Aux États-Unis, Meta opte pour la modération collective

Au nom du free speech et contre le politiquement correct, Mark Zuckerberg renonce au fact-checking au profit des notes de communauté. Cette décision s’inscrit dans l’histoire de Facebook, mais trahit aussi un certain opportunisme de la part de son fondateur.

Nombreux sont ceux qui ont considéré comme normal l’investissement massif de Meta dans le fact-checking depuis 2016. Mark Zuckerberg ne devait-il pas, évidemment, réparer ses réseaux sociaux après les ingérences russes dans la campagne américaine qui avait vu Donald Trump se faire élire une première fois ? Finalement, il était normal aussi de bannir Donald Trump de Facebook en 2021, après l’assaut du Capitole, une décision prise suite aux recommandations du Conseil de surveillance du réseau social, mis en place en 2018 pour trancher les cas les plus complexes. À la même époque, Elon Musk dénonçait un « choix stupide » et Donald Trump lançait Truth Social comme alternative aux réseaux sociaux de Méta (voir La rem n°61-62, p.51). Entre Zuckerberg et Musk, les désaccords étaient notoires.

Mais il se pourrait bien que toutes ces décisions aient été prises à rebours d’une certaine conception des réseaux sociaux et de la liberté d’expression, ces décisions étant finalement le résultat d’immenses pressions dont l’audition à charge de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain en 2018 a constitué le point d’orgue. À l’époque, Démocrates comme Républicains s’en prenaient, pour des motifs différents, au fossoyeur de la démocratie, et exigeaient chacun plus de modération sur ses réseaux sociaux.

La logique même des réseaux sociaux, telle qu’elle a été inventée par Mark Zuckerberg, détermine la valeur des contenus en fonction des relations qu’ils entretiennent ou pas avec certains utilisateurs ou profils. Cette valeur des contenus est donc toute relative, elle n’est pas déterminée intrinsèquement. L’idée de disposer de contenus vérifiés et valables pour tous, et de vérificateurs qui statuent, pour tous, de la pertinence de certains contenus par rapport à d’autres est, par essence, contraire à la logique des réseaux sociaux numériques. Elle revient à y inclure des principes de classement et de mise en visibilité qui pervertissent la recommandation sociale. Ainsi, dans la configuration actuelle, les contenus signalés par plusieurs fact-checkeurs sont moins bien référencés afin que les algorithmes du réseau social ne contribuent pas à propager de fausses informations. Cette configuration-là a été déployée à partir de 2016, suite à la première élection de Donald Trump et au débat sur la place prise par les fake news dans la campagne. Depuis, Meta a noué des partenariats avec quatre-vingts organisations de fact-checking afin de l’aider à modérer les contenus.

En annonçant renoncer au fact-checking, c’est cette modération étrangère aux logiques sociales que Mark Zuckerberg a dénoncée le 7 janvier 2025. Certes, il s’agit d’un alignement sur les idées qui sont celles défendues par Donald Trump. Mais il s’agit surtout d’une conception de la liberté d’expression qui plonge ses racines dans l’histoire des États-Unis, avec le premier amendement à la Constitution américaine, et conduit aux visées très libérales des promoteurs de l’internet (voir La rem n°54bis-55, p.98). Le free speech aux États-Unis – tel qu’il est défini dans le premier amendement – repose d’abord sur le principe de non-ingérence, celle de l’État en premier lieu et, par extension, celle des pouvoirs constitués, de toute sorte. Rappelons que le premier amendement commence ainsi : « Congress shall make no law… » et interdit donc au Congrès, tout juste institué par la Constitution, de légiférer !

Autant dire que certaines libertés individuelles sont à ce point sacrées que la loi ne saurait les encadrer, en limiter le périmètre. L’étouffement de ces libertés, dont la liberté d’expression et son corollaire, la liberté de la presse, passera alors par d’autres canaux, qu’il s’agisse de la morale et de la bien-pensance dès le XIXe siècle, plus généralement du politiquement correct qui bride la liberté d’expression aux États-Unis, ou encore du contrôle des canaux de communication – les médias –, à partir du XXe siècle, permettant à ceux qui les détiennent de décider en grande partie de ce qui est dicible dans l’espace public. Les promoteurs d’un internet le moins régulé possible verront ainsi dans la Section 230 du Telecommunications Act (voir La rem n°67, p.102) et dans les réseaux sociaux numériques les voix par lesquelles s’affranchir des carcans (dominance idéologique, médias mainstream) qui, progressivement, ont étouffé les libertés individuelles (voir sur ce point l’ouvrage de Fred Turner, sorti en 2006, Aux sources de l’utopie numérique, C&F éditions, qui montre comment la contre-culture hippie et les libertariens conservateurs se sont retrouvés dans le projet d’un internet non régulé).

Des signaux avaient pourtant précédé la décision de Mark Zuckerberg sur le fact-checking. Ils concernaient d’abord les interventions directes de la puissance publique. Le 26 août 2024, dans un courrier adressé à Jim Jordan, le président du comité judiciaire de la Chambre des représentants, Mark Zuckerberg dénonçait la pression de l’administration Biden, cette pression ayant conduit à la censure quand il a fallu retirer des contenus sur le Covid-19 ou bien quand le FBI a évoqué des interférences russes concernant les propos accusatoires à l’encontre de Hunter Biden, le fils du président des États-Unis, ce qui avait conduit Facebook à les supprimer. Or, tout ceci ne s’est jamais vérifié. À l’époque, Mark Zuckerberg avait annoncé ne plus suivre les consignes de l’administration, affirmant sa conception libérale du free speech face à l’État. Mais il donnait encore la priorité aux fact-checkeurs puisqu’il opposait aux demandes de l’administration la nécessité d’attendre les vérifications des journalistes pour décider de rétrograder certains contenus.

Le 7 janvier 2025, les fact-checkeurs sont devenus les nouveaux censeurs selon Mark Zuckerberg car « les vérificateurs ont été trop orientés politiquement et ont plus participé à réduire la confiance qu’ils ne l’ont améliorée ». Ici, c’est donc le politiquement correct qui est dénoncé, notamment aux États-Unis où les surenchères des uns et des autres ont conduit à une polarisation extrême des opinions et de la société. Pour Mark Zuckerberg, à vouloir trop bien nettoyer les réseaux sociaux des propos problématiques, le pire s’est produit : les politiques de modération sur Facebook et Instagram « qui se voulaient à l’origine inclusive ont finalement conduit à "étouffer des opinions contraires" ». « C’est allé trop loin », d’autant que l’époque a changé, preuve à l’appui : « Les récentes élections apparaissent comme un point de bascule culturel qui donne de nouveau la priorité à la liberté de parole. » En conséquence, en supprimant le fact-checking, les réseaux sociaux de Meta devraient voir se multiplier les propos offensants, problématiques, mais la diversité des opinions sera respectée. C’est le wokisme à l’américaine qui est ici dénoncé puisqu’il a cherché à intégrer dans les logiques communicationnelles le principe d’une responsabilité de l’émetteur à l’égard de la sensibilité du récepteur, justifiant ainsi une régulation des échanges publics. Avec cette approche, Mark Zuckerberg souligne que sa responsabilité se limite à supprimer les « violations de grande gravité », qui sont souvent condamnées par la loi même si la liberté d’expression est absolue aux États-Unis, quand le reste sera dicible, où l’on retrouve l’inspiration de la Section 230 qui fait des réseaux sociaux des hébergeurs, laissant à ceux qui y postent des contenus la responsabilité de leurs propos.

Le débat soulevé par Mark Zuckerberg est intéressant, même si ses conséquences pour le financement des services de fact-checking sont désastreuses, d’autant que la décision, qui concerne d’abord les États-Unis, a vocation à être étendue dans le monde entier. Mark Zuckerberg conteste, dans ce qui relève des affaires humaines, la possibilité d’une neutralité ou d’une objectivité des journalistes. De ce point de vue, l’opinion doit échapper au domaine du fact-checking pour que le pluralisme des idées soit respecté. Or, les fact-checkeurs, en dénonçant des propos imprécis ou qui instrumentalisent certains chiffres ou « faits », disposent, par ce moyen, d’un outil pour réduire au silence certains responsables, certains groupes qui, s’ils utilisent des tactiques de persuasion qui pervertissent la factualité, se retrouvent exclus de l’espace public en ligne, celui des réseaux sociaux, quand ils finissent par en être bannis. Les tenants de la post-vérité, et le monde de Trump en est rempli, méritent-ils une place dans l’espace public en ligne, ou bien celui-ci doit-il être soumis au seul régime d’autorité du journalisme ? Et si ce régime d’autorité ne suffisait pas à contenir les velléités idéologiques de certains journalistes ?

Ce sont ces questions qui, à l’évidence, ont animé la décision de Mark Zuckerberg, qui est de ce point de vue une décision toute politique puisque répondre avec recul et scientifiquement aux interrogations que nous venons d’évoquer doit conduire immanquablement à des propos plus nuancés, plus complexes, appuyés sur des exemples documentés et précis, et suffisamment nombreux. C’est finalement aussi le problème du free speech aux États-Unis : à ne pas légiférer sur la liberté d’expression, on confie la régulation de l’espace public aux acteurs privés qui contrôlent les moyens de communiquer.

Mark Zuckerberg ne renonce pas, toutefois, complètement à la modération. Il renonce à la modération à partir des informations fournies par les fact-checkeurs qui seraient, comme tout le monde, sujets à des biais politiques. À vrai dire, Mark Zuckerberg fait plus confiance à ses algorithmes qu’aux journalistes en matière d’information. Avant même que la modération sur Facebook ne devienne un sujet d’interrogation, suite à la première élection de Donald Trump en novembre 2016, la question de la polarisation de Facebook s’était déjà posée. En mai 2016, le blog technologique Gizmodo avait dénoncé aux États-Unis la suppression des opinions favorables aux conservateurs par les équipes éditoriales en charge des Trending Topics de Facebook, une sélection des sujets les plus importants et discutés sur le réseau social, qui venait compléter le fil d’actualité généré automatiquement par l’algorithme.

Pour répondre à cet enjeu, Mark Zuckerberg avait alors demandé à l’un de ses premiers investisseurs, Peter Thiel, de l’aider à traiter le problème, ce qui avait conduit ce dernier à organiser une rencontre entre Zuckerberg et des représentants de la droite conservatrice américaine, le 18 mai 2016. À l’issue de celle-ci, dans un message destiné à tous ses employés, Mark Zuckerberg rappelait que « nous avons construit Facebook pour être la plateforme de toutes les idées » et « le succès de notre communauté dépend du fait que chacun se sente à l’aise pour partager ce qu’il veut ». Cette séquence, relatée par le journaliste Max Chafkin, ouvre la biographie critique de Peter Thiel qu’il a signée (The Contrarian. Peter Thiel and Silicon Valley’s pursuit of power, Bloomsbury Publishing, 2021). Elle serait à l’origine du déferlement des fake news sur Facebook dès l’été 2016, l’affaire des Trending Topics ayant conduit à restreindre aussi la modération des propos sur le fil d’actualité, en même temps que les équipes éditoriales des Trending Topics étaient remplacées par des ingénieurs, à charge pour eux de trier automatiquement les sujets les plus importants.

En 2025, la posture de Mark Zuckerberg a toutefois évolué. L’algorithme n’est plus, seul, la réponse aux insuffisances des journalistes. Mark Zuckerberg oppose à ces derniers des notes de communauté, misant sur une intelligence collective qui serait finalement plus performante, parce que les avis sont toujours discutés et négociés, quand ceux des journalistes, s’ils relèvent de règles professionnelles partagées, sont souvent le propre d’individus seuls ou de petites équipes. C’est la logique Wikipédia qui avait été reprise dès 2021 par Twitter, avant son rachat par Elon Musk. Sauf que cette modération, quand elle porte sur des sujets controversés, n’échappe pas aux activistes qui finissent, du fait de leur engagement, par imposer des prétendus consensus qui n’en sont pas, souvent en réduisant au silence les points de vue alternatifs.

Ce sera tout l’enjeu pour Meta que d’être capable de proposer des notes de modération qui ne conduisent pas son algorithme à donner finalement la priorité aux contenus haineux, homophobes ou autres  – lesquelles pourraient faire très vite consensus auprès de certains internautes activistes. Un militantisme – celui dénoncé par les journalistes – serait alors remplacé par un autre – celui de l’extrême droite ou de l’extrême gauche américaine, avec des biais risquant d’être infiniment plus évidents et violents. Pour l’instant, l’expérimentation est en cours aux États-Unis. Le 13 mars 2025, les notes de modération ont été ouvertes sans être publiées, afin d’être évaluées par les équipes de Meta. Le 7 avril 2025, le fact-checking sur les réseaux sociaux de Meta a pris fin, les community notes commençant à s’y substituer.

Si cette approche a vocation à être étendue au monde entier, les différentes législations risquent toutefois de limiter la possibilité pour Meta de défendre partout la version américaine radicale du free speech. En Europe, notamment, le Digital Services Act (DSA) impose des politiques vigoureuses de modération, même si rien n’oblige à recourir au fact-checking. En revanche, l’Union européenne dispose également d’un code de bonnes pratiques contre la désinformation, adopté le 16 juin 2022 (voir La rem n°63, p.10). Ce code invite les acteurs de l’internet à travailler avec des tiers de confiance, dont des fact-checkeurs, afin de lutter contre la désinformation. Or, Meta est l’un des signataires de ce code. Si le fact-checking doit disparaître des différents réseaux de Meta, c’est probablement en Europe qu’il disparaîtra en dernier, le temps peut-être que les community notes fassent la preuve de leur inefficacité ?

Reste que la position de Mark Zuckerberg est difficile à comprendre tant les motifs d’un tel revirement sont nombreux. Aujourd’hui, Mark Zuckerberg dénonce la censure instaurée au sein de l’Union européenne par les textes qui encadrent les plateformes, alors que Meta a signé volontairement le code de bonne conduite. Il aurait donc changé d’avis, il reviendrait aux sources de free speech. En même temps, Mark Zuckerberg est proche de Peter Thiel et des techno-libertariens depuis le début de l’aventure Facebook. Le personnage semble pétri de contradictions. Enfin, d’autres raisons peuvent expliquer un tel revirement. Et si la dénonciation du fact-checking, comme celle de la censure en Europe servaient à lui attirer les faveurs de l’administration Trump ? Meta fait, en effet, l’objet d’un procès antitrust à très haut risque aux États-Unis et Mark Zuckerberg compte sur Donald Trump pour négocier un allègement des contraintes imposées par le DMA et le DSA aux plateformes américaines. Dans ce cas, derrière le free speech se cacherait un opportunisme économique qui permettra à Mark Zuckerberg de changer d’avis à l’avenir, lors d’un nouveau « point de bascule culturel ».

Sources :

  • Tual Morgane, Signoret Perrine, « Facebook : cinq moments forts de l’audition de Mark Zuckerberg devant le Sénat américain », lemonde.fr/pixels, 11 avril 2018.
  • Godeluck Solveig, « Meta ne vaut plus censurer les contenus à la demande de l’administration », Les Échos, 29 août 2024.
  • Lenntschner Karen, « Meta fait table rase de la modération et du fact-checking », Le Figaro, 8 janvier 2025.
  • Pontiroli Thomas, « Mark Zuckerberg met Facebook et Instagram aux couleurs de Trump », Les Échos, 8 janvier 2025.
  • Lenntschner Karen, « Les médias de fact-checking sous le choc de leur répudiation par Mark Zuckerberg », Le Figaro, 9 janvier 2025.
  • Datta Anupriya, « L’abandon du fact-checking par Meta ne peut être qualifié d’illégal », euractiv.fr, 13 janvier 2025.
  • Ferran Benjamin, « Aux côtés de Trump, la consécration des techno-libertariens », Le Figaro, 17 janvier 2025.
  • « Après sa marche arrière sur le fact-checking, le groupe Meta lance la modération collective inspirée de X », La Correspondance de la presse, 14 mars 2025.
  • Woitier Chloé, « Facebook dit adieu au fact-checking dès ce lundi aux États-Unis », Le Figaro, 7 avril 2025.