Câbles sous-marins : l’État français reprend la main avec Alcatel Submarine Networks
Après de longues négociations, l’État français a officialisé l’acquisition de 80 % du capital d’Alcatel Submarine Networks (ASN), filiale de Nokia depuis 2015, spécialisée dans la fabrication et l’installation de câbles sous-marins pour les télécommunications. Un secteur hautement stratégique pour l’Europe et une belle affaire pour l’État français.
ASN, dont la création date de 1858 sous le nom de Submarine Telegraph Company (STC), est le seul fabricant européen de câbles sous-marins en fibre optique, un secteur hautement stratégique puisque 99 % des communications électroniques et des opérations financières mondiales transitent par ces infrastructures déposées au fond des océans (voir La rem n°61-62, p.91). En 2024, ASN a déployé plus de 750 000 kilomètres sur le 1,4 million de kilomètres que parcourent 600 câbles sous-marins à travers le monde. Autrefois, les câbles étaient la propriété des opérateurs de télécommunications, réunis au sein d’un consortium avec toutes les parties prenantes. À partir des années 1990, le marché a été privatisé, notamment avec l’arrivée depuis 2010 d’une nouvelle catégorie d’acteurs capables d’y investir massivement comme Google, Meta, Microsoft ou encore Amazon. Le câble sous-marin le plus puissant au monde, appelé Dunant, concentre à lui seul « les trois quarts de la capacité disponible sur le réseau subatlantique » et il appartient à Google (voir La rem n°54, p.39).
La propriété exclusive d’entreprises privées sur ces réseaux sous-marins fait peser de nouveaux risques sur le principe de neutralité d’internet, qu’un acteur commercial pourra facilement contourner pour privilégier le transport de certaines données plutôt que d’autres. Si la « guerre des câbles sous-marins » oppose actuellement les États-Unis et la Chine, « l’Europe, quant à elle, n’est pas visible parmi ces plans internationaux et n’affiche pas de stratégie », explique la chercheuse Tania Racho (voir La rem n°61-62, p.91). La connexion des câbles sous-marins avec les câbles terrestres s’effectue dans des stations d’atterrage, et c’est précisément à cet endroit que se pratiquent les écoutes et la surveillance entre pays, dont les documents révélés par Edward Snowden en 2013 ont montré l’ampleur.
L’activité câblière – c’est-à-dire la fabrication, la pose et la maintenance de câbles sous-marins – est donc l’un des rouages essentiels de ce marché. Dirigé par Alain Biston depuis 2019, ASN exploite actuellement une flotte de dix navires câbliers, sous pavillon français, gérée par Louis Dreyfus Armateurs, dont le navire le plus récent, avec 148 mètres de long et une capacité de transport de 8 500 tonnes de câbles, est le plus gros câblier au monde. Sur les 2 400 collaborateurs que compte l’entreprise, 1 500 salariés travaillent en France dont 700 dans l’usine de Calais, les autres se répartissant entre le Royaume-Uni et la Norvège.
En rachetant ASN après de longues tractations, l’État français, par l’intermédiaire de l’Agence des participations de l’État (APE), s’invite sur le marché lucratif de la pose de câbles sous-marins, dont le chiffre d’affaires mondial – incluant les services d’installation de câbles, la maintenance et la réparation, ainsi que les services de mise à niveau – est évalué à 15,4 milliards de dollars en 2024, selon Global Market Insights.
Avant ce rachat de 2024, le géant finlandais Nokia qui a hérité de cette entreprise lors du rachat d’Alcatel-Lucent en avril 2015 a essuyé de nombreux échecs en tentant de s’en défaire. En 2009, ASN réalisait 820 millions d’euros de chiffre d’affaires, contre seulement la moitié en 2013. En 2015, alors que le fournisseur de solutions de télécommunications Ekinops, une entreprise bretonne fondée en 2003, s’était porté candidat pour la racheter, les revenus d’ASN avaient rebondi à 620 millions d’euros, valorisant l’entreprise à 700 millions, un montant jugé trop ambitieux par les repreneurs. En 2018, SubCom, l’un des premiers concurrents d’ASN, était cédé, quant à lui, au fonds américain Cerberus pour 325 millions de dollars. Le rachat d’ASN par l’État français, évalué à environ 100 millions d’euros, valorise l’entreprise à 350 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 1 milliard. C’est donc une belle opération financière puisque l’entreprise est rentable et revendique la place de leader mondial, devant l’américain TE SubCom et le japonais NEC. En 2021, Alain Biston estimait que la société française, alors sous le giron de Nokia, détenait 35 % des parts de marché sur les commandes, en précisant toutefois que cette information n’était pas officielle.
Nokia conserve à l’heure actuelle une participation de 20 %, avec une option pour l’État de racheter cette part ultérieurement. Cette prise de participation s’inscrit dans la politique de sécurisation d’actifs stratégiques de la France et vise notamment à renforcer sa souveraineté numérique. Le ministre de l’économie, des finances et de l’industrie, Antoine Armand, était à Calais en novembre 2024 pour la signature du contrat d’acquisition. « ASN remplit toutes les conditions prévues par notre cahier des charges : elle est essentielle pour notre souveraineté numérique, c’est une entreprise rentable, qui s’appuie sur un savoir-faire unique », a-t-il expliqué devant les salariés, rassurés par un repreneur qui vient clore une longue période d’incertitude quant à l’avenir de l’entreprise.
Sources :
- Submarine Cable Map, TeleGeography. submarinecablemap.com
- Drif Anne, Dumoulin Sébastien, « La vente des câbles sous-marins de Nokia toujours en suspens », lesechos.fr, 22 octobre 2018.
- AFP, « Boosté par les GAFAM, le fleuron français des câbles sous-marins ASN espère doubler ses revenus », 12 mai 2021.
- Descamps Adeline, « Après de longues tractations avec Nokia, l’État prend la main sur ASN et les câbles sous-marins », actu-transport-logistique.fr, 4 novembre 2024.
- Pinaud Olivier, « ASN, fabricant "stratégique" de câbles télécoms sous-marins, nationalisé par l’État », lemonde.fr, 4 novembre 2024.
- Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie, « L’État acquiert 80 % du capital d’ASN (Alcatel Submarine Networks) », communiqué de presse, presse.economie.gouv.fr, 5 novembre 2024.