Canal+ joue la carte des contenus et de la mondialisation avec UGC et MultiChoice

Prise de participation dans UGC et rachat de MultiChoice renforcent Canal+ comme acteur intégré de la production et de la distribution, en France et dans le monde.

Le 16 décembre 2024, le groupe Canal+ était séparé de Vivendi et prenait son autonomie à la Bourse de Londres, un choix stratégique, car la cotation à Londres permet des opérations avec des acteurs étrangers plus facilement qu’une cotation à la Bourse de Paris (voir La rem n°72, p.47). Pour cette raison, Canal+ signifiait la priorité accordée au rachat du spécialiste sud-africain de la télévision payante, MultiChoice, un projet annoncé en avril 2024 (voir La rem n°69-70, p.69), mais qui devait encore obtenir l’aval des autorités sud-africaines. Après avoir confirmé ses engagements, Canal+ a finalement été autorisé à prendre le contrôle de MultiChoice en juillet 2025. Le 22 septembre 2025, Canal+ a confirmé l’effectivité de la prise de contrôle après être monté à 48 % du capital de MultiChoice, le groupe sud-africain détenant par ailleurs 3 % de son capital en autocontrôle. Les actionnaires doivent ensuite décider de céder ou pas leurs actions à Canal+ jusqu’au 7 octobre 2025 et, selon la part de capital détenu, MultiChoice restera coté indépendamment sur le marché sud-africain ou sera coté sous le nom de Canal+ en cas de contrôle de 100 % du capital. L’opération est la plus grosse jamais réalisée par le groupe Canal+ qui a déjà investi 1 milliard d’euros en 2020 pour entrer au capital de MultiChoice et qui pourra débourser encore 1,6 milliard d’euros si l’OPA porte finalement sur la totalité du capital de MultiChoice. C’est que l’enjeu est considérable pour Canal+.

Canal+, chaîne de télévision payante lancée en France et présente dans quelques marchés européens, a été profondément déstabilisée par l’arrivée du streaming vidéo. Protégée de la concurrence par le contrôle d’une fréquence télévisée et par la distribution de ses offres via les opérateurs télécoms et le satellite, la chaîne Canal+ était unique en son genre sur le marché français et elle disposait, en contrepartie, d’obligations, notamment dans le financement du cinéma français. Quand Netflix arrive en France en 2014, il s’appuie sur une distribution en ligne qui fissure les protections dont bénéficiait jusqu’alors Canal+. Très vite, la chaîne réagira, et fera le deuil de sa position de presque monopole sur l’offre premium, pour préserver, en revanche, sa position centrale dans la distribution grâce à une stratégie d’agrégation de la chaîne Canal+ avec des offres concurrentes (voir La rem n°53, p.39). Cette stratégie sauvera Canal+ sur le marché français, et elle est désormais étendue à l’échelle internationale. À chaque fois, il s’agit de parier sur des contenus locaux avec un niveau de production exigeant, ce qui permet de les diffuser aussi à l’international, mais d’éviter, marché par marché, une trop forte concurrence de la part des acteurs américains du streaming. Une fois ces contenus locaux fédérés dans une offre de télévision payante ou de streaming vidéo, l’objectif est de la compléter par les services américains de streaming vidéo qui seront distribués avec l’offre Canal+. La force des chaînes « locales » et une stratégie d’agrégation dans leur distribution permet ainsi à Canal+ d’être tout à la fois le concurrent et le partenaire de Netflix, mais garantit à chaque fois à ses offres de proposer le meilleur des deux mondes, car l’offre locale n’est jamais distribuée autrement que sous la marque et le contrôle de Canal+.

Cette stratégie est celle qui sera déclinée avec MultiChoice, puisque Maxime Saada, le président du directoire du groupe, a insisté, lors de l’annonce de la prise de contrôle, sur le potentiel de production en Afrique, à condition que des ressources financières soient disponibles. Or, Canal+ a déjà prouvé qu’il est possible de monter en gamme la série africaine et de l’exporter, à l’instar de la série « Spinners », diffusée en France en 2024, comme « série inédite » sur Canal+ et tournée au Cap. Mais, en Afrique comme ailleurs dans le monde, la montée en gamme des productions suppose un parc d’abonnés qui n’est pas seulement national pour les amortir. La stratégie du groupe Canal+ repose donc sur une approche marché par marché pour la distribution, mais sur une articulation du national et du mondial pour la production afin de mieux la financer. Avec MultiChoice, Canal+ coche en quelque sorte les deux cases : le groupe s’installe dans dix-sept nouveaux pays d’Afrique, essentiellement l’Afrique anglophone mais aussi l’Afrique lusophone, quand il était jusque-là présent dans dix-neuf pays francophones, et il s’engage également à développer la production sud-africaine, parce que c’est son modèle économique et parce que c’est une condition posée par les autorités sud-africaines lors de l’autorisation de rachat. Les productions seront amorties à grande échelle. Rien qu’en Afrique, Canal+ détient désormais près de 22,5 millions d’abonnés (8 millions pour l’offre Canal+, 14,5 millions apportés par MultiChoice), et un peu plus de 40 millions d’abonnés dans le monde avec les offres de Canal+ et de ViaPlay en Europe ou de Viu en Asie, pour une présence dans près de soixante-dix pays en tout.

La même logique a présidé à l’investissement de Canal+ dans le groupe français UGC, révélé le 2 septembre 2025. Dirigé par ses fondateurs, UGC cherchait un repreneur pour gérer le passage de témoin générationnel, mais également parce que les activités cinématographiques, notamment l’exploitation de salles, ont été fragilisées depuis la crise sanitaire et la fermeture des salles pendant de longs mois. Un apport financier était nécessaire, UGC portant une dette de 520 millions d’euros. Canal+ s’est imposé ; d’autres prétendants s’étant manifestés, à l’instar de Xavier Niel. À vrai dire, Canal+ travaille depuis longtemps avec UGC, dont il gère la régie publicitaire et avec qui il a lancé, en 2024, un abonnement couplé Canal+ et carte UGC. L’accord entre UGC et Canal+ prévoit que Canal+ monte dans un premier temps à 34 % du capital d’UGC, avant de prendre le contrôle entier de la société en 2028, les négociations exclusives étant en cours et le montant de l’opération non connu à ce jour. Si UGC est un acteur français du cinéma, troisième du marché derrière Pathé et CGR, l’opération n’en est pas moins stratégique.

Elle renforce d’abord les liens historiques entre Canal+ et le cinéma français. Ces liens étaient menacés, notamment depuis que les représentants du cinéma avaient donné, en janvier 2025, un avantage important à Disney+ dans la chronologie des médias en échange d’un investissement de 37 millions d’euros, la fenêtre de diffusion de Disney passant de dix-sept à neuf mois (voir La rem n°73-74, p.42). Le 3 mars 2025, Canal+ et le cinéma français se sont finalement accordés sur le maintien d’une fenêtre de diffusion à six mois pour Canal+ et sur une baisse du montant de la dépense de Canal+ dans le financement du cinéma français. Cet accord souligne combien le déséquilibre avec Disney+ était important, car la contribution est indexée sur un pourcentage du chiffre d’affaires et non sur les montants effectivement payés. Canal+ financera donc le cinéma français à hauteur de 150 millions d’euros en 2025, de 160 millions en 2026 et de 170 millions en 2027 – bien moins que les 210 et 220 millions d’euros prévus dans l’ancien accord sur la chronologie des médias. Ce faisant, il reste, et de loin, le premier financeur du cinéma français, un secteur où sa place sera centrale si le groupe prend le contrôle d’UGC. En effet, sur l’exploitation et la distribution, Canal+ sera présent sur toute la partie haute de la chaîne de valeur, des salles au streaming vidéo payant.

Mais l’essentiel est sans doute ailleurs. Lors de l’annonce de l’entrée en négociations exclusives, Maxime Saada a souligné que la croissance de Studio Canal est une priorité que la prise de contrôle d’UGC vient servir. Outre ses 55 cinémas (48 en France, 7 en Belgique), UGC est aussi un studio de production de films et de séries, principalement français, mais qui ont un important potentiel.

Sur le marché français, UGC est un acteur majeur de la production de comédies fortement prisées (Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?), mais il dispose également de droits valorisables à l’international, avec par exemple Amélie Poulain. Enfin, sur les séries, UGC produit des « franchises », à l’instar de « HPI », l’une des séries françaises qui s’est exportée dans le plus grand nombre de pays dans le monde. De ce point de vue, UGC doit d’abord renforcer le catalogue et les moyens de production de Studio Canal, pour mieux alimenter les offres de vidéos du groupe dans le monde entier.

Sources :

  • Benedetti Valentini Fabio, « Canal+ s’ancre un peu plus en Afrique avec MultiChoice », Les Échos, 24 juillet 2025.
  • Sallé Caroline, « En se mariant avec UGC, Canal+ renforce sa mainmise sur le cinéma français », Le Figaro, 4 septembre 2025.
  • Alcaraz Marina, « Canal+ s’apprête à acquérir UGC, l’un des leaders du cinéma français », Les Échos, 4 septembre 2025.
  • Vairet Florent, interview de Gaëtan Bruel, président du CNC, « Le rapprochement entre UGC et Canal+ est une excellente nouvelle pour le cinéma », Les Échos, 16 septembre 2025.
  • Sallé Caroline, « Pourquoi le rachat de MultiChoice est un tournant majeur pour Canal+ », Le Figaro, 23 septembre 2025.
  • Gazzane Hayat, Vairet Florent, « Avec le sud-africain MultiChoice, Canal+ change de dimension », Les Échos, 23 septembre 2025.