Crise mondiale de l’information : penser « local » et « non-profit »
Afin de réduire, partout dans le monde, les inégalités d’accès à une information fiable, il faut défendre un journalisme dont l’objectif essentiel ou exclusif ne saurait être de se conformer à la logique du profit.
Le gel ou la réduction du montant des dons internationaux venus du Nord global, déclenchés en premier lieu avec un décret signé le 20 janvier 2025 par la présidence nord-américaine, provient d’une détermination politique qui semble irréversible. Sous le vernis d’aide internationale, ces fonds parvenaient néanmoins à soutenir la « presse libre et indépendante » dans les pays du Sud. Du jour au lendemain, le démantèlement de l’USAID (United States Agency for International Development) a eu un effet domino sur le flux des ressources financières destinées à l’« aide internationale », comme on l’appelle, qui incluait des subventions de montants divers afin de financer des journalistes ou des médias, n’ayant pour la plupart pas d’autres ressources.
Présente dans une trentaine de pays, l’USAID a soutenu, en 2023, par le biais notamment de formations, rapporte l’ONG Reporters sans frontières, 6 200 journalistes, 707 médias non étatiques et 279 organisations de la société civile contribuant aux médias indépendants.
Des centaines de médias se retrouvent dans une situation économique critique, certains n’ayant même pas d’autre choix que de disparaître. En Ukraine, le gel a eu pour conséquence de réduire de 90 % les budgets attribués à la presse indépendante. Un autre décret publié le 14 mars 2025 déclare « inutile » l’USAGM (U.S. Agency for Global Media), qui supervise les médias publics américains à destination de l’étranger : Voice of America (VOA), Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL) et Radio Free Asia (RFA) sont gravement menacés, l’arrêt de leur financement étant provisoirement suspendu à une décision de la justice fédérale.
Ce désengagement ne sévit pas uniquement aux États-Unis. Les Pays-Bas et l’Allemagne ont également annoncé réduire le budget de leurs médias publics. Au Royaume-Uni, sous le gouvernement du Premier ministre Keir Starmer, qui se dit progressiste, des coupes budgétaires drastiques dans l’aide internationale ont été opérées au profit de nouvelles dépenses en matière de défense, entraînant, fin février 2025, la démission de la secrétaire d’État britannique au développement international Anneliese Dodds. Ces exemples marquent sans aucun doute le début d’une longue série. Comme le montre le classement mondial de RSF (Reporters sans frontières), pointant un index économique au plus bas, l’état de la liberté de la presse dans le monde est très préoccupant.
Les journalistes et les responsables d’organes de presse ne sont pas naïfs, le gel de cet important flux de ressources reflète avant tout un changement de priorités : les investissements des pays dits « développés » se déplacent pour soutenir leurs guerres, qu’elles soient commerciales, technologiques ou même militaires. L’agenda comporte d’autres urgences que le soft power ne parvient plus à résoudre, du moins pas avec l’efficacité attendue.
De nombreux secteurs ont été touchés : les aides humanitaires d’urgence, les organisations non gouvernementales opérant pour de multiples causes et sur divers fronts, jusqu’aux conflits armés. L’extrême droite en profite pour faire passer l’idée que ces flux de ressources financières bénéficient aux forces antinationales et qu’elles sont une source de déstabilisation (comme le prétend également le décret signé par Donald Trump le 20 janvier 2025).
Il est évident que les politiques de soft power ont d’autres objectifs que de simplement défendre, ou permettre l’existence, d’une presse indépendante dans les pays où les inégalités accentuent les défis auxquels celle-ci est confrontée. Une chose est sûre : les États autocratiques, ou même semi-autoritaires, vont profiter de l’affaiblissement de la presse, où qu’elle se trouve, pour renforcer leur emprise sur les territoires et sur les populations.
Une nécessaire transition
En 2016, un événement organisé au Poynter Institute en Floride, appelé « Nonprofit News Exchange », a rassemblé, pendant une semaine, une vingtaine de décideurs venus de tous les États du pays (j’étais la seule journaliste étrangère). Les débats ont porté sur « Le nouveau modèle de journalisme », tout juste émergeant. À cette époque, l’INN (Institute for Nonprofit News), consortium d’organisations journalistiques à but non lucratif, n’avait que cinq ans.
De toutes les discussions sur les modèles de gestion et de durabilité de ce type d’organisations de presse sont ressortis deux paradigmes qui résumaient parfaitement les défis à venir. Le premier concernait le caractère immuable de la ligne éthique : l’objectif d’une entreprise de presse est de servir l’intérêt général. Ni plus ni moins. Maintenir l’indépendance face aux intérêts collectifs ou individuels et face aux agendas cachés derrière les reportages est un devoir pour tous ceux et celles qui prétendent pratiquer un journalisme indépendant, qu’il soit à but lucratif ou non. Le second est plus fort encore : ne pas avoir le profit comme ultime objectif ne signifie pas travailler sans argent. Cela indique simplement que le gain financier n’est pas le but ultime de l’organisation. L’objectif est de « rester debout », afin de servir l’intérêt général, ce qui implique que les ressources financières doivent être systématiquement réinvesties pour maintenir l’organisation en activité.
À cette époque, en novembre 2015, au Brésil, le blog Mural, hébergé par le quotidien Folha de S.Paulo depuis 2010, venait de lancer son site web par la seule volonté de nombreux bénévoles, et il avait été rebaptisé Agence Mural de journalisme des périphéries1. Sans structure officielle ou administrative, il s’agissait alors d’un collectif avec, certes, une mission mais sans ressources financières.
Pour une organisation de presse naissante au Brésil, choisir entre un statut à but non lucratif et une entreprise commerciale outrepasse largement les préoccupations d’ordre philosophique. Sans apport financier garanti, le pragmatisme l’emporte. Dans le domaine du journalisme, au Brésil, de nombreuses initiatives innovantes se sont lancées en tant que microentreprises individuelles, dont la gestion dépend et engage la responsabilité du seul fondateur. Différentes formes juridiques, autres que celle de l’entreprise privée commerciale, offrent la possibilité d’un contrôle et d’une gestion partagés – à l’instar de la coopérative ou de l’association à but non lucratif, deux modèles qui imposent une obligation de transparence et une participation plurielle aux décisions stratégiques. Depuis 2011, avec l’Initiative pour l’entrepreneuriat social de la Commission européenne et, entre autres, une loi de 2014 en France, l’idée d’une économie sociale et solidaire est reconnue comme répondant à des impératifs tels que le but de l’activité est autre que le seul partage des bénéfices ; ces derniers sont majoritairement consacrés à l’objectif de maintien ou de développement de l’activité de l’entreprise. Outre ces questions financières qui régissent le choix initial du modèle juridique, aussi importantes soient-elles, le chemin à suivre provoque également d’autres débats.
Un bien public
Avant tout, le journalisme, contrairement au divertissement ou aux contenus d’information commerciaux, ne devrait-il pas servir l’intérêt général ? Et l’intérêt général ne doit-il pas être garanti au-delà des modèles économiques libéraux, dont les lois sont celles des marchés historiquement dominés par des oligopoles ou des monopoles, comme en atteste chaque année le rapport de Reporters sans frontières ?
Si l’information est un bien public, auquel chacun doit avoir accès, un système régi par les lois du marché ne peut pas être l’unique ou la meilleure option pour les citoyens et les sociétés démocratiques. En mai 2021, lors du 30e anniversaire de la Déclaration de Windhoek – qui réaffirme la nécessité, en tant que droit humain, de défendre la liberté d’expression et l’accès à l’information –, l’Unesco et tous les pays membres, signataires de ce document à l’unanimité, ont reconnu « l’information comme un bien public ».
Deux caractéristiques principales placent l’information dans la catégorie des biens publics. La première est que l’information est un bien non exclusif : lorsqu’une information est rendue publique par le journalisme, il devient difficile d’empêcher d’autres personnes d’y accéder. La seconde tient au fait qu’utiliser ou diffuser une information ne réduit pas sa disponibilité pour les autres : l’information est un bien dit « non rival ». Plusieurs personnes peuvent lire le même article, regarder le même journal télévisé ou écouter le même podcast sans jamais limiter l’offre d’information pour les autres.
La principale conséquence est que les biens publics sont souvent sous-financés sur un marché libre, car il est difficile de faire payer les consommateurs pour quelque chose qu’ils peuvent obtenir gratuitement. Ainsi, si l’information est un bien public auquel tout le monde doit avoir accès, un système selon lequel les entreprises journalistiques doivent être régies par la logique du marché – où la loi de l’offre et de la demande soutient leur « production » – ne peut pas être la meilleure des options pour les publics, pour les citoyens et pour la démocratie.
L’interventionnisme sur un marché de biens publics est une condition sine qua non. Laisser le marché comme seul régulateur en matière d’information – où l’offre (la production des médias) est guidée par les opportunités financières générées par la demande (de l’audience) – revient à éliminer ce qui distingue le journalisme du divertissement, de la propagande ou, simplement, de la production de contenus à des fins commerciales.
La recherche du profit induit la réduction maximale des risques financiers associés au produit. Cela explique la quête sans fin d’une audience toujours plus large, des contrats publicitaires aux critères de moins en moins exigeants, la justification de la mise en place des paywalls (seuls ceux qui peuvent payer y accèdent), etc.
L’économiste française Julia Cagé2 soutient que, si l’information est effectivement un bien public, laisser le marché réguler sa production par la loi de l’offre et de la demande renforce inévitablement le phénomène de concentration des médias, excluant du système de nombreux « petits producteurs » et « consommateurs ».
Les conditions de l’indépendance
La crise du modèle économique du journalisme, avec les grandes entreprises de presse pointant du doigt le marché publicitaire absorbé par les plateformes technologiques américaines (en tant que nouvelle infrastructure de distribution), met également au premier plan la question de la diversité de l’information et, plus encore, de l’inégalité d’accès à celle-ci. L’inégalité de production et d’accès à l’information aggrave toutes les autres formes d’inégalités. L’indépendance économique étant seule garante de l’indépendance éditoriale, soutenir l’existence d’un journalisme dont l’activité ne s’évalue pas en fonction du profit requiert une forme d’interventionnisme sur un marché de l’offre et de la demande qui, quant à lui, se construit « naturellement » en oligopoles et en monopoles.
En octobre 2024, treize organisations soutenant le journalisme – parmi lesquelles Free Press Unlimited, International Media Support, Center for International Media Assistance, Sembra Media, IREX (International Research and Exchanges Board) et Internews – ont publié un manifeste pour la viabilité des médias indépendants dans le monde. Sous le titre « Politiques publiques et philanthropie », leur plaidoyer énonce ainsi : « Des alternatives à un système de presse commerciale axé sur la maximisation des profits nécessitent une série de réponses, y compris des subventions, des interventions politiques, le statut d’organisation caritative et une réglementation fiscale, entre autres. Ces mesures limitent les paradigmes néolibéraux qui considèrent l’information comme une marchandise dont la valeur est dictée par la rentabilité. »
Dans l’éditorial de la newsletter Media Finance Monitor, qui commente cette même publication, l’auteur précise : « L’existence même de ce document signale que nous sommes entrés sur un territoire inconnu, où les forces du marché, à elles seules, ne parviennent plus à maintenir l’écosystème d’information robuste et indépendant, essentiel à une démocratie prospère. Le manifeste reconnaît cette nouvelle réalité : dans de nombreux contextes, les modèles traditionnels orientés par le marché qui ont soutenu le journalisme pendant des décennies ne sont plus viables. »
Seule une société bien informée peut collectivement tracer sa propre voie vers le progrès – sans même parler explicitement de choix démocratique. Pour cette raison, un modèle économique viable doit être instauré afin que journalistes et médias puissent y contribuer de manière indépendante.
Il faut se rappeler une chose essentielle : la démocratie est un contexte profondément lié à la dynamique des inégalités. Plus l’élite est restreinte, plus le nombre de personnes ayant le pouvoir économique (et donc l’accès au pouvoir politique) pour influencer la vie collective d’un pays est réduit. Inversement, plus l’inégalité diminue et plus, en théorie, le nombre de personnes participant aux processus décisionnels augmente. Et l’inégalité d’information – par l’accès comme par la production (notamment à cause des déserts ou quasi-déserts d’information et du phénomène de concentration des médias) – renforce davantage le fossé entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas.
À propos des États-Unis, le classement 2025 de RSF rapporte que « de vastes régions se transforment en désert informationnel. Le journalisme local paie le prix fort de la récession économique : plus de 60 % des journalistes et experts des médias sondés par RSF en Arizona, en Floride, au Nevada et en Pennsylvanie s’accordent à dire qu’il est "difficile de gagner sa vie en tant que journaliste" et 75 % que "la viabilité économique d’un média moyen est en difficulté" ». Au Brésil, selon l’Atlas da Notícia qui surveille la couverture locale dans le pays depuis 2017, près de la moitié des 5 500 municipalités n’ont aucun média de proximité. Même s’il s’agit des plus petites villes, il n’en reste pas moins que des populations entières sont privées d’informations locales.
Pour revenir à la crise actuelle : que faire si les ressources provenant principalement des pays du Nord global, destinées à soutenir la presse indépendante et à but non lucratif dans les pays du Sud global, s’amenuisent ou disparaissent ? Concevoir et mettre en œuvre de nouvelles politiques publiques de subventions pour l’information d’intérêt général ; libérer les fonds de la philanthropie locale ; promouvoir de nouveaux dialogues entre la société civile et les acteurs économiques, notamment les plateformes encore trop peu régulées ; promouvoir la valeur et la pertinence du journalisme dans tous les territoires.
Le débat est complexe et la crise urgente. Dans 160 pays sur 180, les médias n’atteignent pas la stabilité financière, selon RSF. « Dans près d’un tiers des pays du monde, des médias d’information ferment régulièrement, sous l’effet des difficultés économiques persistantes. C’est le cas aux États-Unis (57e rang, moins 2 places), en Argentine (87e rang, moins 21 places) ou encore en Tunisie (129e rang, moins 11 places) », indique l’association.
Des options sont sur la table, et des entreprises journalistiques au Brésil et partout dans le monde – à but lucratif comme non lucratif – progressent, tant bien que mal. Ce débat est inévitable ; il doit avoir lieu au sein des universités, avec les gouvernements, avec les philanthropes, et entre les organisations elles-mêmes.
Garantir un écosystème diversifié d’organisations journalistiques au service du public – au-delà des intérêts individuels ou corporatifs –, c’est également le moyen le plus sûr de lutter contre le nouveau fléau mondial qu’est la désinformation.
- Agência Mural – Agência de Jornalismo das Periferias, agenciamural.org.br
- Autrice de Sauver les médias (Seuil/La République des idées, 2015) et de L’information est un bien public avec Benoît Huet (Seuil, 2021).
Sources :
- « États-Unis : Le gel de l’aide internationale américaine par Donald Trump plonge le journalisme mondial dans le chaos », rsf.org, 6 février 2025.
- Chastand Jean-Baptiste (Vienne, correspondant régional), d’Istria Thomas d’Istria (Kiev, correspondant), Vincent Faustine, « La suspension des aides américaines met en danger de nombreux médias indépendants dans les pays post-soviétiques », lemonde.fr, 21 février 2025.
- Reporters sans frontières, rapport d’activité 2024, rsf.org, 3 mars 2025.
- Laemle Brice, « Aux États-Unis, les médias publics internationaux privés de financement », lemonde.fr, 21 mars 2025.
- Albert Éric (Prague, envoyé spécial), avec Jacquet Noa, Laemle Brice, Quénelle Benjamin (à Paris), « Comment l’Occident perd la bataille mondiale de l’information », lemonde.fr, 19 avril 2025.