Droits sportifs : la LFP lance sa propre chaîne
Après la rupture avec DAZN, LFP Media a lancé sa chaîne Ligue 1+. Malgré de bons débuts, un accord de diffusion avec Canal+ n’a pas été trouvé, ce qui fragilise le modèle d’affaires de la chaîne.
À force d’en vouloir toujours plus pour les droits de retransmission des matchs de la Ligue 1, la Ligue de football professionnel (LFP) a fini par dissuader tous les acheteurs potentiels – d’abord Canal+, ensuite Amazon, et finalement DAZN (voir La rem n°73-74, p.47). En effet, le 2 mai 2025, LFP Media, la filiale commerciale de la LFP qui gère les droits de diffusion, s’est finalement entendue avec DAZN pour le paiement des dernières échéances de l’année 2024-2025 et pour le retrait anticipé du diffuseur, qui s’était engagé à diffuser la Ligue 1 au moins jusqu’en 2026. Il restait alors à conclure sur le montant de l’indemnité compensatoire pour la rupture anticipée du contrat de diffusion, prévue à hauteur de 100 millions d’euros, et qui sera finalement ramenée à 85 millions d’euros, DAZN transférant à la LFP les abonnés qu’il gérait directement depuis sa plateforme sur la base d’une valorisation de 15 millions d’euros.
Sans diffuseur, avec une échéance de reprise du championnat le 15 août 2025, la LFP a dû se résoudre au seul plan B disponible : lancer sa propre chaîne dédiée à la Ligue 1, ce que son conseil d’administration a accepté en urgence, mais à l’unanimité, le 1er juillet 2025. L’accord sur la création de la chaîne se faisait toutefois dans un contexte morose, LFP Media, emmené par Nicolas de Tavernost, ayant échoué à convaincre Canal+ de distribuer la nouvelle chaîne et de redevenir ainsi le partenaire principal du football français. Les deux acteurs ne sont pas parvenus à s’entendre sur le montant à payer pour distribuer la Ligue 1 dans les offres Canal+, le groupe de télévision étant prêt à débourser 100 millions d’euros par an, LFP Media espérant le double. Il est vrai que le partenaire de Canal+ dans le football, BeIN, est rémunéré 250 millions d’euros par an pour sa reprise par Canal, alors qu’il ne dispose que d’un match sur neuf de la Ligue 1, complété certes par un ensemble de droits dans le football et d’autres sports. Mais BeIN fut stratégique pour Canal+ quand le groupe a été évincé de la Ligue 1 par la LFP… (voir La rem n°48, p.103).
À la suite du conseil d’administration du 1er juillet 2025, la LFP a donc présenté une nouvelle approche avec le lancement de sa chaîne baptisée Ligue 1+ et une stratégie d’hyper-distribution. Faute du soutien de Canal+, qui dispose en France du plus grand potentiel d’abonnés pour la Ligue 1, la LFP parie sur l’addition des flux d’abonnés, des accords ayant été passés avec les quatre opérateurs télécoms (Bouygues Telecom, Free, Orange, SFR), avec les agrégateurs (Molotov, Amazon Prime Video) et enfin, avec DAZN, qui s’était engagé à accompagner la chaîne lors de son lancement en France. LFP Media distribue par ailleurs Ligue 1+ en propre, via une application dédiée accessible sur les smart TV et depuis les smartphones. Si la LFP assurait déjà la captation des matchs, la constitution d’une chaîne a impliqué également d’enrichir l’offre avec des programmes dédiés, capables de compléter en amont et en aval l’évènement que constitue le match. L’offre de contenus est limitée à huit rencontres par week-end, Ligue 1+ diffusant les matchs qui étaient auparavant ceux de DAZN quand BeIN conserve le neuvième match, au moins jusqu’à la fin de la saison 2025-2026. Mediawan a donc été choisi par la LFP pour produire les magazines, les reportages sur les coulisses des clubs, qui doivent fidéliser les abonnés et enrichir l’offre au-delà de la simple retransmission des évènements sportifs. Autant dire que Ligue 1+ promet de faire ce qu’elle a refusé à DAZN, lequel reprochait aux clubs de ne pas coopérer suffisamment. À vrai dire, les clubs sont désormais directement intéressés au succès de la chaîne Ligue 1+, car la principale conséquence pour eux quant à la décision de la LFP de diffuser elle-même les matchs est la disparition des recettes liées aux droits sportifs nationaux.
La stratégie retenue pour la chaîne Ligue 1+ répond, de ce point de vue, aux griefs que DAZN faisait à la LFP, signe d’une prise de conscience par les clubs des limites de la stratégie de terre brûlée qui a été la leur, parce qu’ils ont été trop longtemps confiants dans la valeur intrinsèque des droits de diffusion des rencontres de la Ligue 1. Maintenant que le marché des droits a disparu, il faut renouer avec le public, faire la preuve de l’intérêt des matchs, et convaincre que le prix payé mérite bien un arbitrage des consommateurs au profit de la Ligue 1. En effet, une chaîne 100 % foot attire les fans, un public captif en quelque sorte qui correspond aux 600 000 – maximum 700 000 – abonnés que DAZN a pu fédérer, mais elle peine à attirer des abonnés moins engagés, ce que rendaient possible des offres intégrées, plus généralistes, comme celles de Canal+ ou d’Amazon Prime Video. La LFP a donc été logique : après avoir dénoncé les tarifs d’abonnements trop élevés de DAZN, elle s’est résolue à proposer des prix très attractifs pour la Ligue 1. Pour la saison 2025-2026, l’abonnement est fixé à 14,99 euros par mois avec engagement d’un an ou à 19,99 euros par mois sans engagement, à chaque fois avec deux connexions en simultané pour regarder les matchs. Les moins de 26 ans bénéficient d’un tarif préférentiel à 9,99 euros par mois. Par rapport à DAZN, qui dispose, certes, d’une offre plus large de sports, le prix a été divisé par deux ou trois selon les types d’abonnements proposés. S’ajoutent des promotions au lancement (9,99 euros pendant trois mois pour les abonnements souscrits avant le 31 août 2025) et un premier match en clair pour faire la preuve auprès du plus grand nombre de l’intérêt de la compétition et de la capacité de la LFP à présenter un programme de qualité (match PSG-Nantes du 16 août 2025).
Cette stratégie a porté ses fruits : pour le premier week-end de la saison, mi-août 2025, la chaîne Ligue 1+ a conquis d’un coup plus de 600 000 abonnés. Un mois plus tard, le 15 septembre 2025, Ligue 1+ a annoncé avoir franchi le cap symbolique du million d’abonnés durant le week-end précédent, avec 1,026 million d’abonnés, dont 72 % ayant accepté de s’engager sur un an. C’était son objectif le plus prudent pour la fin de saison. Ce faisant, LFP Media a réussi un premier pari : prouver que des tarifs compétitifs permettent de gagner des abonnés et d’éviter le piratage. Le nombre d’abonnés devrait encore augmenter, les abonnements pour une compétition saisonnière se faisant pour leur immense majorité lors des trois premiers mois de la saison, c’est-à-dire jusqu’en novembre 2025.
Le succès de Ligue 1+ a forcé Canal+ à rouvrir des discussions avec la LFP, qui ont de nouveau échoué. Les deux protagonistes s’étaient entendus sur la diffusion par Canal+ de la chaîne de foot, mais Canal+ a refusé en contrepartie d’abandonner les poursuites qu’il a engagées contre la LFP après le retrait de Mediapro et la cession à Amazon Prime de huit matchs pour 250 millions d’euros, quand il a dû continuer à payer 332 millions d’euros par an pour deux matchs (voir La rem n°59, p.48). Sans accord avec Canal+, qui réclame 600 millions d’euros de dédommagement à la LFP, l’atteinte des objectifs de Ligue 1+ risque de se compliquer. Cela dit, le procès entre Canal+ et la LFP s’ouvrant en novembre, un accord plus tardif dans l’année est envisageable, mais il ne permettra pas d’inverser la tendance sur le recrutement des abonnés. Canal+ conteste, par ailleurs, l’absence d’accord sur la retransmission de Ligue 1+, considérant que l’accord de distribution est scellé mais que sa non-signature est liée à la volonté de LFP Media d’y ajouter au dernier moment un règlement par défaut du contentieux. La chaîne Ligue 1+ pourra au moins se consoler avec l’initiative du groupe L’Équipe qui, le 22 septembre 2025, a lancé une nouvelle application payante, laquelle facilite l’accès aux contenus de sa chaîne et de son journal, et qui distribue aussi Ligue 1+, proposant ainsi une offre élargie de sport, même si elle reste bien loin des standards de Canal+ et de BeIN.
Pour les clubs, directement concernés par le succès de la chaîne, l’enjeu de Ligue 1+ est de compenser dans leurs comptes la disparition de la ligne de revenus liée aux droits sportifs nationaux. Or, la chaîne ne devrait pas l’appliquer avant au moins quelques années. En effet, elle coûte environ 66 millions d’euros à produire selon Le Figaro. Quand elle est commercialisée par des tiers (opérateurs télécoms, agrégateurs), ces derniers prélèvent une commission de 15 à 20 % sur le prix des abonnements, ce qui limite le chiffre d’affaires réel pour LFP Media. Enfin, le fonds CVC, qui a investi 1,5 milliard d’euros dans la Ligue en 2022, récupère en amont 13 % des recettes de LFP Media (voir La rem n°69-70, p.65). En définitive, pour compenser les 400 millions d’euros de droits de retransmission payés jusqu’ici par DAZN, une somme déjà modeste par rapport à ce que la LFP avait pu obtenir lors de précédents appels d’offres, il faudrait que Ligue 1+ dispose de 3 millions d’abonnés, ce qui paraît difficilement réalisable. Ligue 1+ vise entre 2,2 et 2,5 millions d’abonnés dans quatre ans, après avoir redonné de la valeur à la compétition dont l’image est fortement dégradée à la suite des changements incessants de diffuseurs ces dernières années. Elle pourra alors envisager de remonter ses tarifs, la hausse des prix abaissant le seuil à partir duquel le nombre d’abonnés compensera ce que les clubs touchaient autrefois de la commercialisation des droits télévisés. Mais il faudra alors un sans-faute de LFP Media et des clubs. À partir de la saison 2026-2027, la LFP devrait déjà récupérer le neuvième match, celui diffusé par BeIN, ce qui permettra enfin de répondre aux attentes des fans de la compétition sommés depuis longtemps de prendre plusieurs abonnements pour être sûrs de pouvoir regarder leurs équipes préférées. Ligue 1+ aura alors le mérite d’être une offre unique pour une compétition qui devra, elle aussi, devenir unique dans l’esprit du public.
Sources :
- Nokovitch Sacha, Moatti Étienne, Hermant Arnaud, « La LFP et DAZN ont trouvé un accord concernant le paiement des dernières échéances de la saison et réfléchissent à un avenir commun », lequipe.fr, 2 mai 2025.
- Duvert Yann, « En plein chaos, le football français prépare son grand soir », Les Échos, 10 juin 2025.
- « Canal+ renonce à distribuer la nouvelle chaîne de la Ligue 1 », Les Échos, 30 juin 2025.
- Benedetti Valentini Fabio, Sallé Caroline, « La LFP crée sa propre plateforme pour commercialiser la Ligue 1 de football », Le Figaro, 2 juillet 2025.
- Sallé Caroline, Da Sois Julien, « La LFP vise 1 million d’abonnés à sa chaîne Ligue 1+ », Le Figaro, 10 juillet 2025.
- Ruhlmann Amélie, « La LFP lance ses offres d’abonnements à la chaîne Ligue 1+ pour relever un pari osé », Le Figaro, 12 août 2025.
- Vairet Florian, Gueugneau Romain, « Top départ pour Ligue 1+, la chaîne qui veut relancer le football français », Les Échos, 14 août 2025.
- Nokovitch Sacha, Moatti Étienne, « Un deal de distribution de Ligue 1+ par Canal+ capote en dernière minute », lequipe.fr, 19 août 2025.
- Ruhlmann Amélie, « Ligue 1+ démarre la saison avec panache », Le Figaro, 20 août 2025.
- Gueugneau Romain, « 600 000 abonnés pour Ligue 1+ après son premier week-end », Les Échos, 20 août 2025.
- Vairet Florian, « Ligue 1+ : la menace de Canal+ », Les Échos, 22 août 2025.
- Sallé Caroline, « Un mois après son lancement, Ligue 1+ franchit la barre du million d’abonnés », Le Figaro, 16 septembre 2025.