Droits sportifs : le foot français et DAZN en pleine déroute

En espérant toujours augmenter la valeur des droits de retransmission des matchs, la LFP a fait fuir tous les diffuseurs potentiels, jusqu’au dernier, DAZN, qui est en passe d’obtenir une rupture anticipée de son contrat. La LFP envisage désormais de créer sa propre chaîne, faute de diffuseur, mais sans moyens, avec des clubs au bord de la faillite pour certains.

Les dirigeants des instances du football français se sont trompés sur le monde de la télévision et ses évolutions. Alors que la Ligue de football professionnel (LFP) espérait plus de 1 milliard d’euros pour les droits de retransmission de ses matchs lors de l’appel d’offres organisé en 2018 pour les saisons 2020-2024, puis encore en 2023 pour les saisons 2024-2029, à chaque fois l’aventure s’est très mal terminée. Le surcroît de concurrence n’a pas entraîné une envolée du coût des droits comme c’était le cas dans les années 2000 lorsque le groupe Canal+ faisait face à TPS ou OCS, parce qu’il s’agissait alors de conserver un quasi-monopole sur la télévision payante (voir La rem n°6-7, p.10). Certes, en 2018, la barre symbolique du milliard d’euros a été franchie grâce à l’investissement annoncé de Mediapro. Mais la proposition de Mediapro ne s’est jamais largement imposée car Canal+ a su reconstituer une offre alternative de football grâce aux compétitions européennes et grâce à son accord de distribution avec beIN Sports (voir La rem n°57-58, p.50).

Mediapro ne parviendra jamais à payer les sommes promises et l’essentiel des droits de la Ligue 1 sera finalement bradé à Amazon pour 250 millions d’euros en 2021 (voir La rem n°59, p.48). Depuis, la Ligue 1 est commercialisée d’abord auprès de ses fans, dans un environnement dédié, quand elle était seulement un produit d’appel au sein d’une offre plus large et plus diversifiée, quand elle était distribuée avec la chaîne Canal+ ou par BeIN comme offre de complément. En 2023, la LFP a persisté dans sa stratégie, convaincue que la Ligue 1 est un programme à ce point populaire qu’il se suffit à lui seul. Elle a relancé un appel d’offres pour les saisons 2024-2029 en pariant de nouveau sur les plateformes, sommées de faire monter les enchères, Canal+ refusant de concourir (voir La rem n°69-70, p.65). Las, personne n’a proposé d’offre qui respecte les prix planchers de la LFP et l’appel d’offres a été jugé infructueux. La LFP a refusé ensuite une offre de DAZN à 500 millions d’euros, considérant que la Ligue 1 vaut bien plus mais, faute d’avoir trouvé un repreneur providentiel du côté des plateformes américaines, elle a dû une nouvelle fois brader ses droits à quelques jours du début du championnat. DAZN a récupéré l’essentiel de la Ligue 1 pour 400 millions d’euros, BeIN diffusant un match par rencontre pour 100 millions d’euros par an (voir La rem n°71, p.49).

L’offre de DAZN, qui a pour lui une véritable expérience dans la diffusion du sport, n’a pas rencontré son public, pour plusieurs raisons. Lancée en urgence, après un accord in extremis avec la LFP, elle a été mal commercialisée. Elle ne pouvait toucher au dernier moment que les fans de Ligue 1, pour qui l’accès aux matchs est un must have, ce qui a interdit d’élargir le public potentiel de l’offre de sport de DAZN. Les abonnements proposés étaient, par ailleurs, trop chers, probablement parce que DAZN a considéré qu’elle disposait d’un public captif. Or, les fans de Ligue 1 avaient l’expérience des tarifs de Canal+ et d’Amazon. Le prix des abonnements a ensuite été abaissé, mais la volatilité des tarifs n’aide jamais à fidéliser un public nouveau. Le public captif de DAZN a donc cédé en partie au piratage. DAZN espérait 1,5 million d’abonnés. La plateforme n’en aura conquis que 500 000 à 700 000 en une saison de football.

La deuxième raison est de ce point de vue plus structurelle. L’éparpillement de l’offre des plateformes – d’abord sur les films et séries entre Netflix, Disney+, Paramount+, Canal+, etc., ensuite pour le sport entre BeIN, Canal+, DAZN – ne favorise pas la légalité des pratiques. En effet, depuis le retour de l’inflation, les foyers procèdent à des arbitrages et le multi-abonnement n’est plus la norme. Les offres spécialisées comme celles de DAZN sont donc pénalisées, ce qui explique la hausse significative du piratage pour les compétitions sportives, notamment grâce à l’IPTV (abonnements illégaux à des services logés sur des serveurs étrangers qui proposent une offre universelle, regroupant les programmes de presque toutes les plateformes, pour des sommes modestes).

Ainsi, une étude de l’Arcom, rendue publique le 28 novembre 2024, se félicitait d’une baisse de 15 % du piratage sur internet, du blocage de 1 600 noms de domaine en 2024 pour lutter contre l’IPTV, tout en notant la multiplication par quatre, entre 2019 et 2024, du piratage des programmes sportifs. Parallèlement, la LFP publiait une étude commandée à Ipsos qui indiquait que 37 % des personnes ayant regardé un match de Ligue 1 dans la saison l’ont fait illégalement, et 27 % d’entre elles sont devenues pirates depuis que DAZN a repris les droits de la Ligue 1. Pour le classico OM-PSG du 27 octobre 2024, 55 % des personnes qui ont regardé le match l’ont fait illégalement. Après la LFP qui a surévalué la valeur de ses droits, DAZN a surévalué la valeur de son offre, puisque à la fin ce sont les publics qui décident de ce qui mérite d’être payé, et à quel prix.

Enfin, une troisième raison explique l’échec de DAZN. Le service, qui a su faire du football et de ses compétitions des histoires à rebondissements, en s’appuyant sur les joueurs, sur les coulisses des clubs, comme en Allemagne et en Italie, a dû faire face, en France, à des clubs habitués à travailler seuls, à contrôler leur communication, à monopoliser donc l’évènement quand celui-ci n’a pas lieu directement sur le terrain. C’est L’Équipe et la presse quotidienne régionale qui, en France, ont su entrer depuis longtemps dans l’intimité des clubs.

Cette situation a pénalisé DAZN, mais aussi le football français. Avec seulement un demi-million d’abonnés, les droits domestiques ne valent plus grand-chose et les clubs qui en dépendent sont très fragilisés, notamment ceux qui ne bénéficient pas des revenus liés à leur participation aux compétitions européennes. La logique aurait voulu que les clubs, la LFP et DAZN se réorganisent en urgence pour renverser la situation. L’inverse s’est produit. DAZN a cherché à revoir les termes de son contrat avec la LFP afin d’introduire une part variable dans le paiement des droits de retransmission, qui serait calculée sur le nombre d’abonnés, ce qui aurait permis en même temps de mobiliser les clubs autour du produit Ligue 1 et de DAZN en les intéressant aux résultats de la plateforme. La LFP a refusé, ses clubs étant pour certains très dépendants des droits domestiques, dont le montant a chuté depuis 2000 et encore plus depuis 2024 (624 millions d’euros par an quand Amazon était le principal diffuseur, 500 millions d’euros actuellement).

Pour obliger la LFP à négocier, DAZN a donc décidé de retarder le paiement de la moitié de sa quatrième échéance, soit 35 millions d’euros sur les 70 millions d’euros que DAZN devait verser à la LFP en janvier 2025. La LFP a, en retour, assigné DAZN en référé. Le 20 février 2025, DAZN a franchi une étape supplémentaire en réclamant 573 millions d’euros à la Ligue 1 devant le tribunal de commerce de Paris pour « tromperie sur la marchandise » et « manquements observés ». DAZN reproche aux clubs de ne pas coopérer suffisamment pour développer l’intérêt de la Ligue 1, un préjudice évalué à 309 millions d’euros, et elle reproche une lutte insuffisante contre le piratage, nombreux ayant été les patrons de clubs à dénoncer des tarifs d’abonnement trop élevés, le préjudice étant évalué à 264 millions d’euros.

La situation s’est en partie débloquée le 27 février 2025 grâce à la médiation engagée par le tribunal de commerce de Paris. DAZN a accepté de payer les 35 millions d’euros et la LFP a retiré son assignation en référé. Mais la médiation n’a pas permis de trouver une solution miracle. La LFP a compté, dans un premier temps, sur le retour de Canal+ pour prendre le relais de DAZN, un espoir qui fut vain. Il a fallu alors qu’elle discute avec DAZN, d’autant que la plateforme a la possibilité d’invoquer une clause de contrat pour se retirer si elle n’a pas conquis 1,5 million d’abonnés en décembre 2025, ce qui sera très probablement le cas. Avec des pertes estimées entre 200 et 250 millions d’euros sur la première saison de commercialisation, DAZN a des raisons objectives de renoncer au marché français si les conditions ne sont pas réunies pour attirer rapidement plus d’abonnés. La LFP est donc dépendante de DAZN avec laquelle il lui faut imaginer les futures conditions de la diffusion des matchs de football, la situation actuelle ayant conduit à une impasse.

Elle a fait un premier pas le 16 mars 2025 avec une campagne de sensibilisation contre le piratage à l’occasion du classico OM-PSG. Mais l’entente entre « patrons » de clubs au sein de la LFP aura été brève et, finalement, le 15 avril 2025, la LFP a décidé d’exiger désormais une compensation comprise entre 100 et 125 millions d’euros de la part de DAZN en échange d’une rupture anticipée du contrat, selon les informations communiquées par L’Équipe. Sur le fond, la LFP refuse d’accepter le principe d’une part variable sur les droits liée à la dynamique de recrutement des abonnés mais, en agissant ainsi, elle signifie à son seul diffuseur qu’elle ne souhaite plus travailler avec lui. Si les grands clubs qui bénéficient aussi des droits sur les compétitions européennes peuvent se passer d’une moindre rémunération des droits de la Ligue 1, les clubs plus petits sont en effet pris au piège avec des droits qui peuvent représenter plus de la moitié de leurs revenus.

Parce qu’il faudra trouver des alliés rapidement pour éviter l’écran noir, LFP Media, l’entité qui commercialise les droits de retransmission des matchs, a fait appel à Nicolas de Tavernost, qui a incarné le groupe M6 avant de devenir le vice-président de CMA Media. Nicolas de Tavernost est chargé de renouer avec le monde de la télévision.

La situation actuelle de la LFP constitue assurément un bel exemple d’erreurs stratégiques en cascade ayant conduit à dévaloriser un produit parfaitement construit pendant presque quarante ans par un partenaire commercial, Canal+. En organisant des enchères pour l’obliger à payer toujours davantage, en créant des espaces pour des concurrents lors de chaque nouvel appel d’offres, en donnant la priorité à ces concurrents, d’abord à Mediapro, puis à Amazon, la LFP a conduit Canal+ à renoncer à la Ligue 1 et à dépendre d’hypothétiques acheteurs de ses droits. L’accord avec Amazon, qui a scellé la rupture avec Canal+, n’a pas été renouvelé, alors qu’Amazon est la seule plateforme en France à avoir investi dans la diffusion d’évènements sportifs et à disposer d’une base de contacts importants. DAZN a ensuite été éconduit quand il a proposé 500 millions d’euros pour la Ligue 1 avant d’être appelé à la rescousse pour 400 millions d’euros et la diffusion de huit matchs sur neuf. Autant dire que le départ de DAZN ne permet pas à la LFP d’organiser de nouvelles enchères : il n’y aura pas d’acheteur ou alors à un prix très bas, puisque finalement il n’y a plus que 500 000 à 700 000 personnes prêtes à s’abonner pour suivre les matchs, le produit « Ligue 1 » ayant été abîmé par les changements incessants de diffuseur et par l’absence de stratégie éditoriale et marketing évidente, conduite dans la durée. Les droits les plus chers du marché depuis que la télévision s’est ouverte à la concurrence ne valent presque plus rien aujourd’hui, c’est-à-dire environ 200 millions d’euros, quand la LFP en espérait plus de 1 milliard il y a encore cinq ans. Il ne reste donc à la LFP que des solutions improbables : soit parier sur de nouveaux diffuseurs, mais avec des droits moins bien valorisés, ce qui laisserait les grandes chaînes en clair se positionner et redonnerait d’un coup une très forte visibilité à la Ligue 1, soit de rester dans l’univers du payant en lançant sa propre chaîne de foot, à défaut de diffuseurs intéressés.

Mais, dans ce cas, il s’agit d’une dépense supplémentaire dans un premier temps, sans garantie de recettes à court terme. Au moins les clubs seront-ils directement intéressés à la réussite du projet. Reste que, dans les deux cas, de nombreux clubs risquent d’être en faillite lors de la saison 2025-2026 si DAZN abandonne le marché français. Le 30 avril 2025, L’Équipe révélait que DAZN accepterait de financer à hauteur de 100 millions d’euros par an, et pendant deux ans, la chaîne de foot de la LFP en contrepartie de l’abandon de la demande de dédommagement pour rupture anticipée du contrat de diffusion. Il la distribuerait, ce qui lui permettrait de rester sur le marché français, sans l’exclusivité sur la Ligue 1 puisque la chaîne sera proposée auprès des autres grands acteurs de la distribution : les opérateurs télécoms français et… Canal+. Ce dernier se retrouve désormais en position de « sauver » la LFP et son projet de chaîne en acceptant de la distribuer et en reconstituant une offre 100 % foot à peu de frais, qui fédérera les grandes compétitions européennes et la Ligue 1, mais il faudra convenir pour cela de la part du prix de l’abonnement reversé à la chaîne LFP si celle-ci voit le jour.

Sources :

  • Vairet Florent, « La hausse du piratage des contenus en ligne affole le monde du sport », Les Échos, 2 décembre 2024.
  • Sallé Caroline, « La guerre est déclarée entre le football français et DAZN », Le Figaro, 13 février 2025.
  • Vairet Florent, Duvert Yann, « Droits du foot : DAZN menace de ne plus payer, la Ligue va au bras de fer », Les Échos, 13 février 2025.
  • Ruhlmann Amélie, « Droits TV de la Ligue 1 : la tension retombe entre DAZN et la LFP », Le Figaro, 28 février 2025.
  • Duvert Yann, « Droits de diffusion du football : DAZN a payé sa dette », Les Échos, 28 février 2025.
  • Sallé Caroline, « Le football français et DAZN s’unissent pour lutter contre le piratage », Le Figaro, 19 mars 2025.
  • Sallé Caroline, « Les pertes abyssales de DAZN sur la Ligue 1 précipitent le foot français dans un grand flou », Le Figaro, 9 avril 2025.
  • Vairet Florent, Duvert Yann, « Foot : DAZN et la Ligue 1 proches de la rupture », Les Échos, 16 avril 2025.
  • Sallé Caroline, « Foot : la Ligue 1 menacée d’être privée de télé ? », Le Figaro, 17 avril 2025.
  • Ferreira Sébastien, « En conflit avec son diffuseur, la Ligue 1, au bord du gouffre, tremble », Le Figaro, 25 avril 2025.
  • Alcaraz Marina, « DAZN prêt à investir dans la future chaîne de la LFP », Les Échos, 2 mai 2025.