En Europe comme aux États-Unis, Nvidia et Microsoft surveillés pour de possibles pratiques anticoncurrentielles dans l’IA
La Commission européenne, la CMA britannique, l’ADLC en France, ainsi que le DoJ et la FTC aux États-Unis enquêtent sur les risques anticoncurrentiels dans l’IA générative liés aux positions de certains acteurs clés sur la chaîne de valeur.
Alors que les procès pour abus de position dominante se multiplient à l’égard des Big Tech, les autorités de concurrence, de part et d’autre de l’Atlantique, tentent d’anticiper les conséquences néfastes de l’émergence non contrôlée de futurs géants dans le domaine de l’intelligence artificielle générative. Le marché se prête, en effet, parfaitement aux logiques de concentration, au point d’exclure très vite toute possibilité de concurrence sérieuse une fois atteint une certaine taille.
La chaîne de valeur de l’intelligence artificielle générative comporte trois maillons principaux. En amont, il s’agit de fabriquer les puces capables de réaliser les opérations à haute intensité que nécessite l’IA. Sur la conception des puces, un acteur domine et l’emporte sur tous les autres : il s’agit de l’américain Nvidia avec ses processeurs graphiques (GPU) vendus, pour certains, 40 000 dollars l’unité. Pour l’instant protégé de toute véritable concurrence, son cours en Bourse témoigne de sa situation de monopole : lors de la sortie de ChatGPT, fin 2022, Nvidia valait 700 milliards en Bourse ; le groupe a dépassé les 3 000 milliards de valorisation début juin 2024 et s’est imposé, devant Microsoft, comme la première capitalisation boursière au monde le 18 juin 2024.
Nvidia dépend de son côté des usines taïwanaises de TSMC qui est, avec Samsung, l’une des rares entreprises capables de produire les puces les plus compactes. TSMC l’emporte sur ce marché où une ligne de production de semi-conducteurs coûte entre 15 et 20 milliards de dollars et nécessite deux ans de travaux avant d’entrer en service. S’ajoute aux concepteurs et fabricants de puces le néerlandais ASML, qui produit les machines de gravure dont ont besoin les constructeurs (voir La rem n°69-70, p.71). L’amont est donc relativement verrouillé et les coûts très importants des usines interdisent, malgré les Chips Act européen et américain, l’émergence rapide de nouveaux acteurs ou, au moins, une accalmie sur le marché, les acheteurs de puces, de plus en plus nombreux, étant confrontés à une pénurie.
L’IA générative étant très gourmande en capacités de calcul, ce sont les acteurs du cloud qui sont les premiers clients des vendeurs de puces. Avec Meta, qui développe ses propres centres de calcul, les trois premiers acteurs mondiaux du cloud – Amazon, Microsoft et Alphabet – représentent ensemble 40 % des ventes de Nvidia. Caractérisé par une structure oligopolistique, ce deuxième maillon de la chaîne de valeur de l’IA générative est toutefois très particulier : il autorise une ascendance très forte sur les fournisseurs de solutions d’IA, le troisième et dernier maillon de la chaîne de valeur. À l’exception de Meta qui s’est engagé dans une politique d’open source et adapte son IA générative à la recommandation sociale, Amazon, Microsoft et Alphabet investissent des montants pharaoniques dans les éditeurs de LLM (large model langage) qui dépendent de leur cloud pour les entraîner et, de plus en plus, pour servir leurs premiers clients. En outre, ces éditeurs dépendent ou dépendront de plus en plus des données de leurs prestataires cloud qui, du fait de leurs activités dans des services en ligne très grand public (moteurs de recherche, commerce en ligne, bureautique et réseaux sociaux, vidéo et jeux vidéo), sont en mesure de renouveler rapidement les stocks d’informations sur lesquels entraîner les IA.
À cet égard, le troisième maillon de la chaîne de valeur, à savoir tous les acteurs qui développent des IA génératives et imaginent grâce à elles des services pour les particuliers et les entreprises, est en fait très dépendant du second maillon : techniquement avec l’accès au cloud, mais aussi financièrement, cet accès étant monnayé sous forme d’accords de licence qui permettent aux géants du cloud de capter l’innovation venue des start-up de l’IA. Microsoft a ainsi investi à ce jour 13 milliards de dollars dans OpenAI, avec qui le groupe a signé un accord de licence (voir La rem n°65- 66, p.107). OpenAI doit recourir en exclusivité au cloud de Microsoft, lequel a également la priorité sur l’intégration des innovations d’OpenAI dans ses services. Cet accord a permis à Microsoft d’intégrer l’IA très rapidement dans sa suite bureautique, avec Copilot+PC lancé en février 2023, soit quatre mois seulement après la mise à disposition de ChatGPT auprès du grand public.
En novembre 2023, quand le conseil d’administration d’OpenAI a demandé la démission de son fondateur charismatique, Sam Altman, Microsoft a aussitôt annoncé son recrutement tout en exerçant une pression suffisante sur OpenAI pour que Sam Altman soit finalement réintégré. Quelques mois plus tard, en février 2024, Microsoft s’associait avec la start-up française Mistral AI pour distribuer son LLM, Mistral Large, qui intègre les API (interface de programmation d’application) du cloud de Microsoft, Azure. Microsoft a également pris une participation minoritaire dans le capital de Mistral AI qui bénéficie certes du parc de clients gigantesque d’Azure, mais devient de facto dépendant de son intermédiaire commercial. En mars 2024, Microsoft, qui avait investi à l’été 2023 dans une autre start-up de l’IA, Inflection AI, annonçait un accord à 650 millions de dollars et le débauchage de son fondateur, Mustafa Suleyman, ainsi que d’une grande partie de son équipe.
Ce jour-là, Inflection AI s’est vidée de ses ressources humaines et Microsoft a pu réaliser une sorte de rachat de ses compétences sans procéder à une acquisition en bonne et due forme. Autant dire que le troisième maillon de la chaîne de valeur, les start-up de l’IA aux compétences rares et aux besoins gigantesques en capacités de calcul, est très fragile. Microsoft n’est pas le seul à pratiquer cette stratégie de partenariats : Amazon et Google ont tous les deux investi dans le rival d’OpenAI, la start-up américaine Anthropic.
Si ces start-up restent toutes indépendantes sur le plan capitalistique, la proximité et les partenariats engageants avec les grands acteurs mondiaux du cloud et des services en ligne peuvent s’assimiler à une forme de contrôle qui aurait l’avantage, en l’absence de rachat, d’éviter les autorisations des autorités de concurrence.
Ces dernières, conscientes des contraintes très fortes qui s’exercent sur la chaîne de valeur de l’IA, tentent toutefois d’intervenir avant que des monopoles ne s’installent, qui rendent difficile ensuite de faire évoluer les équilibres sur le marché, comme cela s’est déjà produit sur le marché des services en ligne avec l’ascendant pris par les Big Tech. Ainsi, suite à la réintégration de Sam Altman à la tête d’OpenAI, en partie grâce à la pression de Microsoft, la Commission européenne a initié, le 9 janvier 2024, une enquête sur les relations entre les deux sociétés pour savoir si leur partenariat ne peut pas être requalifié comme une acquisition, ce qui suppose dans ce cas un examen et une autorisation de la part des autorités de la concurrence. Au Royaume-Uni, la Competition and Markets Authority (CMA) avait lancé, le 8 décembre 2023, le même type d’enquête sur les liens entre Microsoft et OpenAI suite à l’affaire Sam Altman, Microsoft ayant obtenu à cette occasion un siège au conseil d’administration d’OpenAI.
La Commission européenne a toutefois considéré, le 17 avril 2024, que Microsoft ne contrôle pas formellement OpenAI. La Commission européenne n’ouvrira pas non plus d’enquête sur le partenariat entre Microsoft et Inflection AI qu’elle a pourtant considéré comme une fusion, puisque l’accord entre les deux sociétés conduit à « un changement structurel sur le marché qui équivaut à une concentration telle que définie à l'article 3 de l'EUMR (EU Merger Regulation) ». Sauf que l’accord porte sur des montants qui sont situés sous les seuils en deçà desquels la Commission n’est pas légitime pour se saisir elle-même. La CMA britannique et la Federal Trade Commission (FTC) aux États-Unis ont, en revanche, lancé une enquête sur ce partenariat et sur les débauchages qui lui ont été associés.
Annoncée le 6 juin 2024, l’enquête de la FTC vise à estimer si Microsoft a cherché à contourner le droit des fusions – acquisitions en signant un partenariat avec Inflection AI, la start-up ayant été littéralement vidée de ses cadres. Le 26 janvier 2024, la FTC a également initié une consultation publique sur le marché de l’IA, avec des injonctions adressées à OpenAI et Microsoft d’une part, à Amazon, Google et Anthropic de l’autre, afin de déterminer, selon sa présidente Lina Kahn, « si les investissements et les partenariats poursuivis par les entreprises dominantes risquent de fausser l'innovation et de nuire à la concurrence loyale ». Avec 13 milliards de dollars investis par Microsoft dans OpenAI, 4 milliards investis par Amazon dans Anthropic et 2 milliards investis par Google dans Anthropic, les montants en jeu soulignent les risques d’éviction pour tous les acteurs qui n’ont pas les moyens des Big Tech.
Les enjeux du contrôle de l’IA générative aux États-Unis vont bien au-delà d’enquêtes circonstanciées liées à des partenariats. Le Chips Act américain favorise la relocalisation et la diversification des entreprises capables de fabriquer les semi-conducteurs les plus stratégiques (voir La rem n°64, p.79). Les États-Unis veulent ainsi s’assurer de disposer des ressources qui, demain, seront essentielles dans la compétition mondiale, sur le plan de l’innovation, de l’économie mais aussi sur le plan géopolitique, le contrôle de l’IA étant un enjeu de souveraineté et de puissance face au grand concurrent chinois. Cet enjeu majeur explique sans doute la mobilisation de la FTC et l’accord passé avec le DoJ (Department of Justice) américain pour se répartir les enquêtes. Si la FTC enquête sur les géants intégrés du cloud computing, le DoJ va se pencher sur Nvidia qui, disposant de GPU dont le rythme de production est très inférieur aux demandes de ses clients, pourrait décider d’allouer ses puces à certains acteurs plutôt qu’à d’autres et nuire ainsi à la concurrence.
En France, l’Autorité de la concurrence (ADLC) s’était autosaisie en février 2024 sur la question des partenariats dans l’IA et sur la chaîne de valeur qui conduit des fabricants de semi-conducteurs aux start-up de l’intelligence artificielle. Dans son avis du 28 juin 2024, l’ADLC ne considère pas le partenariat entre Microsoft et OpenAI comme une forme de contrôle du premier sur le second. L’ADLC indique, en revanche, que des risques concurrentiels importants existent en amont de la chaîne de valeur, notamment sur l’accès aux puces GPU puisque Nvidia contrôle 80 % du marché. Un risque concurrentiel est également identifié au niveau des acteurs du cloud computing qui, peu nombreux à disposer de la puissance de calcul nécessaire à l’IA générative, peuvent être en mesure, par des conditions préférentielles et des accords d’exclusivité, de forcer les start-up de l’IA à dépendre d’eux.
Dans le premier cas, le verrouillage du marché est financier et, dans le second, il est technique. S’ajoutent les risques liés à l’accès aux données personnelles pour l’IA générative, leur contrôle pouvant devenir une barrière à l’entrée. Enfin, certains services d’IA peuvent être favorisés s’ils sont intégrés, à travers des ventes liées, à des offres plus globales – ainsi de la suite Copilot+PC de Microsoft ou encore de l’intégration de l’IA dans les smartphones. Ensemble, ces facteurs conduisent l’ADLC à souligner des effets de réseaux de nature cumulative au profit des géants du numérique intégrés. L’ADLC recommande, en conséquence, à la Commission européenne de qualifier ces nouveaux acteurs de contrôleurs d’accès pour leur imposer les obligations du Digital Markets Act (DMA). En juillet 2024, l’ADLC a, en outre, confirmé avoir initié une enquête sur Nvidia.
Sources :
- Marchand Leïla, « Microsoft reprend l’avantage dans l’IA en recrutant Sam Altman », Les Échos, 21 novembre 2023.
- Tar Julia, « La Commission européenne se penche sur le partenariat Microsoft et OpenAI », euractiv.com, 9 janvier 2024.
- Séramour Célia, « La FTC enquête sur les investissements des géants du cloud dans OpenAI et Anthropic », usine-digitale.fr, 26 janvier 2024.
- Vergara Ingrid, « Microsoft va distribuer les modèles d’AI de la pépite Mistral AI », Le Figaro, 27 février 2024.
- Vergara Ingrid, « Microsoft débauche toute la matière grise de la start-up Inflection AI », Le Figaro, 21 mars 2024.
- Godeluck Solveig, « L’essor de Nvidia grâce à l’intelligence artificielle continue à ébahir », Les Échos, 24 mai 2024.
- Vergara Ingrid, « L’incroyable flambée boursière de Nvidia », Le Figaro, 7 juin 2024.
- Godeluck Solveig, « IA : l’antitrust américain sur le pied de guerre », Les Échos, 7 juin 2024.
- Lentschner Keren, « Aux États-Unis, les régulateurs à l’offensive contre les géants de l’IA », Le Figaro, 11 juin 2024.
- Autorité de la concurrence, « Intelligence artificielle générative : l’Autorité rend son avis sur le fonctionnement concurrentiel du secteur de l’intelligence artificielle générative », autoritedelaconcurrence.fr, 28 juin 2024.
- Balenieri Raphaël, « Pour l’antitrust français, l’IA générative pose déjà des risques concurrentiels », Les Échos, 1er juillet 2024.
- Séramour Célia, « Le régulateur britannique de la concurrence enquête sur l’accord entre Microsoft et Inflection AI », usine-digitale.fr, 16 juillet 2024.