FlexAI ou comment réduire la dépendance mondiale de l’industrie de l’IA à Nvidia
Porté par l’essor fulgurant du secteur de l’intelligence artificielle, Nvidia est à la fois le leader mondial de la conception de processeurs graphiques et la première capitalisation boursière au monde. L’entreprise détient un monopole à la fois matériel et logiciel que des consortiums ou des start-up tentent de briser depuis longtemps, dont la start-up française FlexAI.
Au tout début de l’informatique, le seul processeur utilisé pour effectuer des calculs dans un ordinateur était le CPU, en anglais Central Processing Unit, le processeur central. Mais, progressivement, des logiciels spécifiques ont requis des performances et des capacités de calcul de plus en plus poussées, en particulier pour les jeux vidéo, les logiciels de conception 2D et 3D dans le domaine de l’architecture ou encore les logiciels de montage vidéo. Un nouveau type de processeur est alors apparu sur le marché, appelé GPU, en anglais Graphics Processing Unit.
Si ces processeurs graphiques ont d’abord été inventés pour libérer la charge de calculs d’un processeur central pour le rendu des images, leur architecture de traitement parallèle les a rapidement destinés à hériter des calculs les plus complexes au sein d’un ordinateur.
Avec une valorisation fluctuant autour de 3 000 milliards de dollars à la Bourse de New York en 2025, Nvidia est le leader des processeurs graphiques, qui sont devenus un composant essentiel du calcul intensif – notamment de l’entraînement et de l’exécution des modèles d’intelligence artificielle les plus complexes. Le cours de son action, cotée sur le Nasdaq américain, est ainsi passé de 6 dollars en février 2020 à plus de 116 dollars en février 2025, une hausse de 2 000 % en quatre ans. Si ses principaux concurrents sont AMD et Intel, Nvidia a la particularité d’être une entreprise dite « fabless », ce qui signifie qu’elle conçoit ses processeurs mais sous-traite leur fabrication à des fonderies spécialisées, principalement TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) et, dans une moindre mesure, Samsung Electronics (voir La rem n°69-70, p.71).
Dès 2006, Nvidia a également développé CUDA, pour Compute Unified Device Architecture, un kit de développement logiciel propriétaire qui exploite le traitement parallèle des processeurs graphiques, offrant ainsi des performances de calcul optimales – surtout dans des applications scientifiques, d’ingénierie ou encore de simulation. Si bien que, aujourd’hui, l’entreprise détient une sorte de monopole, à la fois matériel et logiciel, qui fait que près de quatre millions de développeurs informatiques et ingénieurs en apprentissage automatique à travers le monde utilisent cette plateforme logicielle.
Depuis septembre 2023, la Fondation UXL, Unified Acceleration Foundation – coalition de sociétés technologiques parmi lesquelles Qualcomm, Google Cloud, Intel, ARM, GE Healthcare ou encore Samsung –, cherche à briser ce monopole en créant une alternative open source au kit de développement logiciel CUDA, capable de fonctionner sur n’importe quel processeur graphique. « Nous montrons concrètement aux développeurs comment migrer hors d’une plateforme Nvidia », précise Vinesh Sukumar, responsable de l’IA et de l’apprentissage automatique chez Qualcomm. Selon des données compilées par PitchBook à la demande de Reuters, « les investisseurs en capital-risque et les fonds d’entreprise ont injecté plus de 4 milliards de dollars dans 93 projets distincts » pour y arriver et « les start-up cherchant à ébranler le leadership de l’entreprise [Nvidia] ont absorbé un peu plus de 2 milliards de dollars en 2023 contre 580 millions de dollars l’année précédente ».
C’est dans ce contexte que la start-up parisienne FlexAI, créée en juillet 2023 par Brijesh Tripathi, son président, et Dali Kilani, son directeur général, a levé 28,5 millions d’euros au premier semestre 2024, auprès des fonds d’investissement Alpha Intelligence Capital – AIC (Luxembourg), Elaia Partners (France) et Heartcore Capital (Danemark). Les deux associés se sont rencontrés chez Nvidia il y a vingt ans. Brijesh Tripathi, ancien ingénieur concepteur principal chez Nvidia, et Dali Kilani, ancien ingénieur architecte chez Apple et Tesla, expliquent vouloir « amener l’infrastructure de calcul de l’IA au même niveau de simplicité que le cloud ». « La demande en puissance de calcul a explosé avec l’essor des modèles d’IA générative de grande taille, et Nvidia est en rupture de stock pour les deux prochaines années. Parallèlement, plusieurs autres options ont émergé », expose Brijesh Tripathi, et c’est en travaillant sur l’une d’elles, chez Intel, que ce dernier s’est rendu compte à quel point le matériel fabriqué par les concurrents de Nvidia était largement sous-exploité.
Leur idée est alors de créer une « couche logicielle » permettant aux développeurs informatiques de continuer à utiliser les langages de programmation dont ils ont l’habitude – Python et Pytorch – et d’optimiser le code informatique pour qu’il soit adapté à n’importe quel processeur graphique. « Les clients n’ont pas à se soucier de la complexité des multiples architectures matérielles : nous nous chargeons de les adapter à la bonne architecture, de gérer le réseau, la stabilité et la fiabilité », poursuit l’entrepreneur. « Nous analysons même leur code avec un outil automatisé qui le parcourt et indique, par exemple : "Au fait, cette ligne est très spécifique à un matériel donné, mais voici un remplacement qui vous permettra d’accéder à toutes ces autres architectures informatiques." »
Selon ces experts, les puces développées par Nvidia ne sont exploitées au mieux qu’à 50 % de leur réel potentiel. FlexAI vise à augmenter cette efficacité, chez tous les constructeurs, jusqu’à 70 %, voire 80 % de leur capacité, rendant par là même les systèmes d’IA plus économiques et surtout moins énergivores. FlexAI, qui emploie actuellement une quarantaine de personnes, a choisi d’installer son siège social à Paris, notamment pour son vivier de développeurs informatiques, mais également pour son tissu d’entreprises spécialisées dans l’IA, espérant en convertir quelques-unes en clients.
Sources :
- The Linux Foundation, « Unified Acceleration Foundation Forms to Drive Open Accelerated Compute and Cross-Platform Performance », linuxfoundation.org, September 19, 2023.
- Servoz Émilie, « NVIDIA Corporation : la Silicon Valley veut casser le monopole du logiciel CUDA de Nvidia », zonebourse.com, 26 mars 2024.
- Cherney Max A., « Exclusive: Behind the plot to break Nvidia’s grip on AI by targeting software », reuters.com, March 26, 2024.
- Filippone Dominique, « La start-up francilienne FlexAI lève 28,5 M€ », lemondeinformatique.fr, 24 avril 2024.
- Perreau Charlie, « FlexAI, la start-up française qui facilite l’accès aux infrastructures d’IA », lesechos.fr, 24 avril 2024.
- Smith Tim, « Nvidia, Tesla, Intel and Apple graduates raise $30m to fix the AI compute bottleneck », sifted.eu, April 24, 2024.