Grèce : une offensive inquiétante contre le pluralisme médiatique
En Grèce, le gouvernement met en œuvre une stratégie de contrôle sur l’information dans un contexte de mécontentement public et de scandales. Des actions récentes, comme la fermeture d’Attica TV, la révocation de la licence pour Dimokratia FM et l’encadrement légal potentiel des créateurs YouTube, soulèvent des questions sur le pluralisme médiatique et la liberté d’expression – déjà limités dans le pays.
La démocratie hellénique semble aujourd’hui prise au piège d’une stratégie gouvernementale insidieuse, orchestrée pour museler toute voix dissonante au sein de son paysage médiatique. Sous l’égide du gouvernement conservateur-libéral de Kyriakos Mitsotakis, au pouvoir depuis 2019, les Grecs assistent, non sans inquiétude, à une succession d’événements qui dessinent les contours d’un plan délibéré visant à asseoir un contrôle hégémonique du gouvernement sur l’information. Cette offensive survient dans un climat de colère populaire exacerbée, alimentée par des scandales à répétition et par l’indignation face à l’inaction du pouvoir.
Colère populaire et scandales à répétition
Le peuple grec, déjà exaspéré, a exprimé son « ras-le-bol » lors de manifestations d’une ampleur inédite, notamment en février 2025, avec des rassemblements massifs en Grèce et à l’étranger1. Au cœur de cette colère, la tragédie ferroviaire de Tempé, qui a coûté la vie à cinquante-sept personnes en février 2023, incarne les conséquences néfastes d’une gouvernance clientéliste et opaque. La dissimulation et le déni de responsabilité face aux défaillances des systèmes de sécurité ferroviaire sont perçus comme une insulte par les familles des victimes et par une grande partie de la population.
Cette défiance s’est aggravée avec l’éclatement du scandale du logiciel espion Predator2. En 2022, il a été révélé que le téléphone du leader de l’opposition socialiste avait été mis sur écoute par les services secrets grecs, simultanément à une tentative d’infection qui a visé des centaines d’autres personnes. Ces révélations ont déjà causé des dommages à l’image du parti de la Nouvelle Démocratie, qui est au pouvoir. La corruption reste toujours endémique dans le pays et le gouvernement Mitsotakis a mis en place, depuis 2019, un système de pouvoir clientéliste et centralisé, marginalisant les institutions indépendantes et la voix de la société civile. Par ailleurs, le creusement des inégalités produit par les politiques en faveur de l’oligarchie, l’alignement atlantiste absolu au niveau de la politique étrangère et la proximité affichée avec Netanyahu3 ne font que renforcer le ressentiment de la majorité de la population. C’est dans ce contexte de colère populaire exacerbée et de déliquescence institutionnelle que s’intensifie l’offensive du gouvernement contre la liberté de la presse. En l’espace de quinze jours seulement, trois événements illustrent cette manœuvre visant à étouffer les médias d’opposition.
La fermeture d’Attica TV
L’épisode le plus révélateur est, sans conteste, la fermeture d’Attica TV. Cette chaîne, connue pour sa proximité avec l’opposition de centre gauche, a annoncé l’arrêt progressif de ses opérations à ses quelque soixante-dix employés. La fréquence d’Attica TV appartenait à la municipalité d’Aspropyrgos et était exploitée par la société Media Time, liée aux hommes d’affaires Dimitris Bakos, Giannis Kaimenakis et Alexandros Exarchou. Alors que leur contrat de licence courait jusqu’en septembre 2025, la décision fut prise d’y mettre fin prématurément, sous le prétexte d’un désaccord sur le renouvellement du bail. Selon plusieurs observateurs, la proposition des propriétaires de la chaîne de réduire drastiquement la rémunération de la fréquence, de 20 000 à 5 000 euros, était manifestement destinée à provoquer l’échec des négociations. Il est crucial de souligner que messieurs Bakos, Kaimenakis et Exarchou, bien que moins médiatisés que d’autres oligarques grecs, jouissent d’un portefeuille d’investissements colossaux, se chiffrant en milliards d’euros, couvrant des secteurs aussi lucratifs que la construction, la banque et l’énergie, avec cent trente-deux entreprises recensées pour être sous leur influence. Dans ce contexte, les pertes d’Attica TV – estimées de l’ordre de 3 à 3,5 millions d’euros par an – étaient parfaitement gérables pour des entités de cette envergure. La cessation d’activité est donc perçue, non comme une nécessité économique, mais comme un désengagement politique calculé de l’opposition à Mitsotakis, réduisant sensiblement le pluralisme du paysage audiovisuel grec, déjà largement acquis au gouvernement.
Le retrait de la licence de Dimokratia FM
Parallèlement, une tentative flagrante de museler la station de radio Dimokratia FM a été mise en œuvre. Le groupe Filippakis, propriétaire des journaux Dimokratia et Estia, avait entrepris de lancer cette nouvelle entité radiophonique sur la fréquence 102.7 FM. Le journal Dimokratia incarne la voix d’une droite populaire radicalement opposée à Mitsotakis. Cette fréquence appartenait légalement au parti d’extrême droite LAOS depuis 2010, et son examen de licence aurait dû avoir lieu il y a treize ans, après le départ de LAOS du Parlement en 2012. Étonnamment, c’est précisément à l’annonce du projet de Dimokratia FM que le gouvernement, par l’intermédiaire du vice-ministre auprès du Premier ministre, Pavlos Marinakis, a déposé une disposition parlementaire, le 6 juin, visant à révoquer cette licence. Cette manœuvre est clairement interprétée par les observateurs comme une machination gouvernementale dont le but ultime est la censure, cherchant à empêcher qu’une opinion dissidente n’atteigne un public plus vaste par les ondes radiophoniques.
Le contrôle de YouTube
Le bras de fer gouvernemental ne s’arrête pas aux médias traditionnels ; il s’étend désormais à la sphère numérique, particulièrement à YouTube. Des dizaines de créateurs de contenu sur cette plateforme ont reçu un courriel du Conseil national de la radio et de la télévision (ESR), les contraignant à s’inscrire sur son registre. Une telle injonction les place de facto sous la supervision de l’ESR. Le gouvernement est parfaitement conscient que des millions d’internautes grecs se sont tournés vers YouTube pour une information alternative, délaissant les bulletins des chaînes traditionnelles. La décision 1/2022 de l’ESR, qui fonde cette exigence d’enregistrement, est volontairement vague quant aux critères précis (nombre d’abonnés, fréquence de publication), mais elle affirme explicitement que la radio et la télévision sont soumises au contrôle direct de l’État. Cette imprécision confère à l’ESR le pouvoir d’imposer des amendes exorbitantes aux youtubeurs pour leur contenu, constituant ainsi un outil de pression redoutable contre les chaînes d’opposition.
Ces initiatives, survenues en l’espace d’une quinzaine de jours seulement, ne sauraient être considérées comme des coïncidences isolées. Elles révèlent une stratégie gouvernementale visant à étouffer l’opposition médiatique. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte plus large de détérioration de la liberté de la presse et de la confiance dans les médias en Grèce, un pays qui chute d’ailleurs dans les classements internationaux, notamment en raison de la prolifération des médias largement subventionnés par le gouvernement qui soutiennent sans réserve ses politiques. Ces manœuvres conjuguées – la suppression d’un média d’opposition traditionnel, l’obstruction à l’établissement d’une nouvelle radio critique et l’assujettissement des plateformes numériques – ne sont pas de simples ajustements réglementaires. Elles constituent une escalade alarmante dans la tentative du gouvernement Mitsotakis de façonner un récit unique et de neutraliser toute contestation significative. Cette dérive autoritaire pose de graves questions sur la santé de la démocratie grecque et sur la survie de la pluralité médiatique, laissant présager un avenir incertain pour la liberté d’expression dans le pays.
La version originale de ce texte a été publiée le 12 juin 2025 sur le blog de l’auteur, hébergé par Le Club de Mediapart.
- Smyrnaios Nikos, « Grèce, la colère gronde, dix ans après l’espoir déchu de Syriza », blog Le Club de Mediapart, 26 janvier 2025.
- Philippin Yann, « "Predator Files" : les SMS qui embarrassent le bras droit du premier ministre grec », Mediapart, 3 novembre 2023.
- « Mitsotakis sur Gaza : "Non, nous ne restons pas silencieux" – Netanyahu évoquait des "valeurs communes" lors de leur dernière rencontre », The Press Project, 23 mai 2025.