Infrastructures numériques, un plan décisif
Le edge computing, l’opportunité de développer des solutions locales et compétitives
« 300 milliards d’euros investis dans les infrastructures numériques ne suffiront pas », c’est en ces termes que les auteurs du think tank Institut Montaigne ouvrent le rapport sur les infrastructures numériques, faisant référence au montant de l’engagement financier annoncé à Paris en février 2025, lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle.
Ce travail de l’Institut Montaigne est autant un plaidoyer qu’une feuille de route visant à définir une stratégie française et européenne cohérente en matière d’infrastructures numériques, dont le marché est aujourd’hui largement entre les mains des hyperscalers américains (voir La rem n°59, p.86). Alors que les trois principaux opérateurs de télécommunications mondiaux génèrent un chiffre d’affaires combiné de près de 380 milliards d’euros, celui des géants américains du numérique, les Gafam, s’élève à 1 795 milliards d’euros. Cette disproportion illustre, à elle seule, la mutation profonde du marché des infrastructures numériques, passé d’une domination des opérateurs télécoms et des fournisseurs d’accès à internet (FAI) à celle des grands acteurs du cloud, tels Google, Amazon et Microsoft. Les auteurs examinent ainsi les capacités de traitement des données (supercalculateurs, data centers) et de connectivité (fibre, 5G, satellites, câbles sous-marins), identifiant les dépendances stratégiques et les retards technologiques, notamment dans les semi-conducteurs. Ils s’intéressent également aux enjeux énergétiques liés à ces centres de données, à la nécessité d’une planification électrique, ainsi qu’aux défis en matière de cybersécurité, de formation et de compétences.
Parce que « la souveraineté sur les usages critiques passe par la souveraineté sur l’ensemble des infrastructures sous-jacentes », les auteurs proposent une catégorisation des usages prioritaires pour lesquels il faudrait déployer une stratégie selon trois axes : « Le développement d’infrastructures numériques de traitement de données en France, l’exportation de l’excellence des infrastructures numériques françaises de réseau et une adaptation du cadre normatif européen aux nouvelles dynamiques technologiques mondiales. » Les cas d’usages essentiels, pour lesquels une infrastructure souveraine est primordiale, sont la santé, les systèmes critiques (armée, cybersécurité, réseaux résilients), l’aviation, les lanceurs spatiaux, la mobilité et la finance.
Et c’est d’ailleurs la première des neuf grandes recommandations de ce rapport que de « construire une offre souveraine Cloud – Réseau – Edge – IoT de "bout en bout" au niveau français et européen, pour des usages aux dépendances maîtrisées ».
Mis en avant par les auteurs du rapport, le recours au edge computing est présenté comme une solution locale de type « Infrastructure as a Service (IaaS) » « pour réduire les dépendances aux grands acteurs du cloud », et notamment « sur les usages les plus sensibles ». Né dans les années 2010, l’edge computing vient en complément de l’offre de cloud computing afin de traiter des données à la périphérie des réseaux (voir La rem n°44, p.70). Ces infrastructures locales visent à « rapprocher les capacités de calcul des utilisateurs ou des objets connectés, répondant ainsi à des besoins spécifiques en termes de latence, de traitement localisé des données et d’autonomie ».
Arpit Joshipura, directeur général du réseau et de l’orchestration à la Fondation Linux, cité par le rapport, expliquait dans son discours lors de l’Open Networking Summit de 2019 que, « le edge computing pourrait générer quatre fois plus d’activités que le cloud et traiter 75 % des données mondiales ». Cela en fait donc un levier stratégique majeur pour « structurer un continuum souverain » pour l’émission, la réception, le traitement et le stockage des données. Même si la performance du edge computing dépend d’une intégration efficace avec les solutions de cloud computing, ce marché reste encore suffisamment concurrentiel, tout du moins sans domination claire des acteurs américains ou chinois. Cela offre à l’Europe l’opportunité de développer des solutions locales et compétitives afin de réduire sa dépendance aux services cloud étrangers pour les tâches critiques et également de favoriser une gestion stratégique des données, en particulier celles qui franchissent les frontières européennes. Si les obstacles sont nombreux, comme des verrous techniques et organisationnels, liés au fait que les données à traiter localement doivent être adaptées à une gestion décentralisée, et doivent donc être particulièrement bien indexées et structurées, l’intérêt d’une telle stratégie fait peu de doute.
La question posée est ainsi celle de savoir ce que l’Europe et la France souhaitent réellement maîtriser, entre les réseaux, les infrastructures, les applications, les données et les usages. Et sans réponse ni stratégie claires et coordonnées, il sera complexe de faire émerger des acteurs souverains.
Infrastructures numériques, un plan décisif, Institut Montaigne, mars 2025.