La capture du récit médiatique en Europe centrale

Le tournant populiste pris dans les pays de l’ex-bloc de l’Est se joue à la fois dans les médias et sur les réseaux sociaux. En parallèle, l’entrée en vigueur de l’article 5 du règlement européen sur la liberté des médias (European Media Freedom Act – EMFA) en août 2025 impose désormais à tous les États membres de protéger l’indépendance fonctionnelle des rédactions. Si ce texte consacre le rôle central d’une information libre et plurielle dans la vitalité démocratique, son efficacité reste conditionnée à l’exercice de mécanismes de contrôle et de sanctions.

Dans une Europe où la liberté de la presse reste, en principe, un acquis – les dix premières places du classement mondial 2025 de Reporters sans frontières se situent toutes sur le continent –, l’équation devient plus complexe dans la pratique. L’ONG pointe une « crise économique sans précédent » pour les médias indépendants, confrontés au recul des financements internationaux et enlisés dans des espaces informatifs polarisés. C’est dans ce contexte que l’Union européenne déploie l’article 5 de l’EMFA, suite et fin du règlement qui entend sanctuariser l’indépendance des rédactions, imposer de nouveaux standards de transparence financière, encadrer les plateformes et limiter la concentration du secteur (voir La rem n°68, p.26). Un texte ambitieux, qui risque de se heurter sur le terrain à des leviers d’influence subtils ou puissants.

Quand le pouvoir politique encercle les médias

L’arrivée au pouvoir de gouvernements issus du populisme, voire de la droite dure, en Pologne, en Hongrie, en Slovaquie ou en République tchèque ne s’explique pas uniquement par une adhésion idéologique des électeurs. Elle s’ancre aussi dans un environnement médiatique façonné sur le temps long, qui relaie, légitime, et parfois, radicalise des thématiques conservatrices et identitaires. Dans ces pays, la progression de formations nationalistes s’est accompagnée d’une recomposition progressive des canaux d’information, souvent encouragée, orientée ou financée par des cercles proches du pouvoir.

Dans une enquête publiée en neuf volets en juin 2025, les journalistes du quotidien Le Monde documentent l’essor des médias réactionnaires en Europe, en s’intéressant à une large variété de titres traditionnels pour démontrer comment l’action politique, directe ou indirecte, influe sur le pluralisme médiatique, jusqu’à le rendre partiel, déséquilibré, voire inexistant dans certains contextes nationaux. En Pologne, le parti Droit et justice (PiS) a ainsi financé une myriade de médias conservateurs durant ses huit années au pouvoir (2015-2023), dont les différents formats éditoriaux adoptent un ton de plus en plus radical. Parmi les cas étudiés par Le Monde figurent l’hebdomadaire décliné en quotidien Gazeta Polska, le site internet Niezalezna et la chaîne d’information en continu TV Republika. Durant la campagne présidentielle de 2025, cette chaîne occupait, avec sa rhétorique anti-immigration, anti-LGBT, climatosceptique et avec diverses incitations à la haine, la deuxième place en termes d’audience.

Quant au groupe Gazeta Polska, il est celui qui a alimenté l’une des narrations complotistes les plus marquantes des années 2000 : la catastrophe de Smolensk, en 2010, dans laquelle sont décédés le président polonais de l’époque Lech Kaczyński (jumeau de l’actuel patron du PiS) et d’autres hauts responsables politiques, a été présentée comme un complot fabriqué par le Kremlin avec la complicité des libéraux polonais, le Premier ministre pro-européen Donald Tusk en tête. Ce récit alternatif a marqué le début d’une profonde polarisation du débat public en Pologne, fondée sur l’idée d’une trahison intérieure. Gazeta Polska est d’ailleurs un modèle médiatique singulier par son engagement éditorial, qui prend notamment la forme d’une sociabilité politique. Ainsi, les « clubs » de Gazeta Polska, implantés en Pologne et à l’étranger, forment un réseau militant efficace dont sont issus les plus fidèles électeurs du PiS. Ces cercles, qui peuvent s’apparenter à une société civile parallèle, servent à la fois d’espaces de discussion et de relais logistiques pour les campagnes du PiS. Le journal devient alors une bannière et ses lecteurs les mandataires d’une politique qui se joue aussi depuis l’étranger.

Ce verrouillage médiatique s’organise au-delà des frontières polonaises. Du côté de la Hongrie, le modèle mis en place par Viktor Orbán depuis 2010 constitue l’archétype d’un contrôle de l’information exercé par le pouvoir à travers des moyens institutionnels. La mise au pas du service public, la concentration des titres privés dans une fondation proche du pouvoir et la création d’une autorité des médias inféodée ont progressivement réduit le pluralisme à sa portion congrue. Les tentatives de Bruxelles, trop tardives, n’ont jamais réussi à enrayer ce processus. Plus récemment, un projet de loi, qui sera soumis au vote dans le pays à l’automne 2025, propose d’instaurer un registre des financements étrangers. Cette loi pourrait, selon plusieurs ONG locales, assécher les ressources des médias encore indépendants, souvent soutenus par des fondations européennes ou américaines.

En Slovaquie, le retour au pouvoir en 2023 de Robert Fico, à la tête d’une coalition nationaliste et eurosceptique, a déclenché une série de tensions politiques et sociales. La tentative d’assassinat dont il a été victime lors de la présidentielle de 2024 a amplifié la polarisation du débat public, avec une rhétorique gouvernementale alimentant ouvertement une défiance envers la presse. Selon le rapport annuel de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA), organisation intergouvernementale, la Slovaquie connaît, depuis, une dégradation accélérée des garanties démocratiques, par le biais d’une hausse significative des violences verbales et physiques à l’encontre des journalistes. Un constat partagé par l’Agence France Presse qui dénonce, en Slovaquie comme en Hongrie, des menaces de mort quasi systématiques contre les journalistes et les fact-checkers dès lors qu’un contenu publié vient contredire les récits dominants.

En République tchèque, l’entrée en vigueur d’une loi visant à sauvegarder l’audiovisuel public, avec une légère augmentation de la redevance, pourrait être altérée par l’élection d’Andrej Babiš aux législatives d’octobre 2025. Le nouveau gouvernement, aligné sur les dirigeants populistes régionaux, pourrait fusionner les médias publics avec un financement étatique, comme en Hongrie et en Slovaquie – ce qui a conduit à leur contrôle accru. Ces propositions politiques suscitent de vives inquiétudes, d’autant que, paradoxalement, la République tchèque a récemment atteint son meilleur classement jamais enregistré dans l’index de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières et a été saluée pour son modèle d’audiovisuel public stable et indépendant.

Les récentes victoires des partis politiques à tendance populiste voire d’extrême droite en Pologne, en Slovaquie ou en République tchèque s’inscrivent dans une tendance générale : le net accroissement des lignes politiques et éditoriales marquées à droite de la droite sur le continent européen – un mouvement qui résonne outre-Atlantique. En visite à Varsovie, Kristi Noem, secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, n’a pas hésité, lors d’une conférence à l’initiative du PiS – à quatre jours du scrutin présidentiel –, à encourager les citoyens à n’envisager qu’une seule issue électorale : « Karol doit être le prochain président de Pologne, vous m’avez compris ? » La suite du message était univoque : voter Nawrocki, c’était voter Trump à distance avec la garantie d’une continuité militaire en échange. De quoi faire dire au Premier ministre hongrois Viktor Orbán, sur la radio publique Kossuth, que le « Washington Express est arrivé à Varsovie ». En Allemagne, c’est le propriétaire des emblématiques journaux Bild et Die Welt qui offrait en décembre 2024 une tribune controversée à Elon Musk pour afficher son plein soutien à l’AfD, parti politique classé comme mouvement « extrémiste de droite avéré » par le renseignement intérieur. En février 2025, c’est James D. Vance lui-même, vice-président américain, qui réaffirmait son soutien à ce parti.

Ainsi, dans un nombre croissant de pays, en contournant toute censure frontale, la notion de pluralisme ne représente qu’une illusion de diversité. La concentration des titres, l’alignement des lignes éditoriales, le harcèlement ciblé des voix critiques ainsi que la production de contenus à forte charge partisane sont autant de dynamiques qui structurent aujourd’hui l’espace médiatique en Europe centrale. Ces manœuvres d’ingérence s’opèrent également dans les récits en ligne, sur les médias sociaux, puissants vecteurs d’influence et de désinformation.

Les effets de la contagion numérique : quand les réseaux sociaux façonnent, eux aussi, l’espace public informatif

Dans la continuité des stratégies d’influence menées en Europe centrale, la bataille pour la maîtrise du récit s’étend aux réseaux sociaux. Dans ce contexte, les questions prégnantes de l’indépendance éditoriale et de la régulation des plateformes touchent directement à la capacité de l’Europe à préserver des espaces publics informatifs pluralistes. Depuis le 8 août 2025, l’article 5 de l’EMFA impose aux États membres de protéger l’indépendance fonctionnelle des médias publics. Ce règlement contraignant traduit la reconnaissance du rôle central d’une information libre dans la solidité du système démocratique, tout autant que l’urgence de défendre un secteur fragilisé par des pressions économiques, politiques et géopolitiques. Ces dispositions ne concernent pas uniquement les médias traditionnels publics, puisqu’elles visent aussi à garantir la protection des sources, à défendre les journalistes contre les menaces et à encadrer les pratiques des plateformes numériques. Ainsi, Facebook, X ou Instagram ne devraient plus être en mesure de supprimer ou de restreindre arbitrairement les contenus issus des médias indépendants. En outre, un mécanisme de régulation est prévu pour limiter les abus et garantir la circulation de récits véritablement pluralistes dans l’espace numérique, reconnaissant que la liberté de la presse dépend désormais aussi des règles qui s’imposent aux géants de l’internet. Peut-on alors imaginer que TikTok ne privilégiera plus systématiquement les seules informations de la droite au détriment d’autres tendances politiques, un biais particulièrement documenté par l’ONG britannique Global Witness lors de la présidentielle polonaise.

En République tchèque, l’élection présidentielle d’octobre 2025 a, elle aussi, été marquée par une ingérence, avec près de trois cents comptes TikTok d’origine russe ayant relayé des messages favorables à un retrait de l’Otan et de l’Union européenne. Avec dix millions de vues hebdomadaires pour une population d’à peine 11 millions d’habitants, leur succès est une nouvelle preuve de l’ampleur et de la rapidité avec lesquelles des récits hostiles peuvent envahir l’espace public. En Moldavie, la présidentielle de septembre 2025 a également été perturbée par des campagnes de désinformation d’origine russe, avec un renfort de l’extrême droite roumaine sur les médias sociaux.

En Autriche, c’est sur l’application Telegram que s’est déployé un écosystème médiatique alternatif. Pour la webtélé AUF1, très populaire dans ce pays, le choix d’être diffusé sur Telegram est révélateur : la plateforme, régulièrement qualifiée d’« épicentre des activités extrémistes en ligne », échappe largement aux politiques de modération appliquées sur les autres plateformes. Ainsi, le succès d’AUF1, tout comme celui de nombreuses chaînes proches des mouvances populistes, repose sur une même promesse : délivrer une information sans filtre, à rebours de ce qu’elles présentent comme la censure du « système médiatique ».

Cette rhétorique séduit d’autant plus qu’elle s’inscrit, sur les médias sociaux, dans un champ discursif où se superposent des récits antirusses, antieuropéens, nationalistes et conspirationnistes. Leur coexistence alimente un climat d’ambivalence et de confusion, au sein duquel le pluralisme de la forme masque une domination narrative dans le fond. L’espace public paraît fragmenté, mais la surreprésentation des discours conservateurs lui donne, en réalité, une cohérence idéologique. Et les effets de cette reconfiguration dépassent largement les habitudes de consommation de l’information en ligne, puisqu’ils s’inscrivent profondément dans la vie démocratique quotidienne. Selon l’IDEA, 40 % des scrutins nationaux organisés en 2024 ont fait l’objet d’une contestation de leur légitimité et, dans 80 % des cas, la désinformation y a joué un rôle décisif. L’Institut identifie la conjonction de trois dynamiques principales : la dérégulation croissante des plateformes, l’usage stratégique de la manipulation en ligne et l’opacité persistante des financements médiatiques. Pour la neuvième année consécutive, son rapport annuel conclut à un recul mondial de la démocratie concernant plus de la moitié des États évalués.

À l’automne 2025, ce constat trouve une résonance particulière en Europe centrale. En septembre, alors que vingt drones russes enfreignaient l’espace aérien polonais, une bataille de la perception s’est engagée sur les réseaux sociaux. Le collectif polonais Res Futura a ainsi recensé près de 200 000 publications reprenant la narration russe – soit environ 300 mentions par minute, l’équivalent d’une nuit électorale, selon son président Michal Fedorowicz cité par Le Monde. Saturés par ce déluge de contenus, les algorithmes des principales plateformes ont rapidement commencé à recommander massivement des messages attribuant la responsabilité de l’incident à l’Ukraine ou à l’Otan. Face à l’ambivalence des opinions rapportées en ligne, le ministère polonais chargé du numérique a exceptionnellement publié dès le lendemain un communiqué d’alerte, suivi d’un rapport du NASK – l’institut national de cybersécurité civile – pour pointer la nature et la provenance de ces contenus malveillants.

Les médias sociaux deviennent manifestement des espaces de substitution où s’inventent de nouvelles formes d’autorité tout à la fois médiatique et politique, qui prolongent – sinon inversent – les rapports de force construits ailleurs dans l’espace public. En Hongrie, c’est en ligne qu’a surgi une brèche dans l’appareil de communication du pouvoir. En février 2024, des médias indépendants ont révélé que la présidente d’alors, Katalin Novák, proche de Viktor Orbán, avait gracié un homme impliqué dans une affaire d’abus sexuels sur mineurs. Ces révélations ont conduit à sa démission et à celle de la ministre de la justice, Judit Varga. La chaîne YouTube Partizán a joué un rôle central dans cette séquence, en diffusant notamment le témoignage de Péter Magyar, figure montante de l’opposition, ex-époux de Varga et ancien diplomate à Bruxelles. L’affaire a placé le média Partizán dans la ligne de mire du gouvernement, ce qui n’est pas sans lien avec un projet de loi visant à sanctionner les médias recevant des financements étrangers. Il reste que cet épisode peut aussi être perçu comme le symbole d’un néojournalisme numérique indépendant, qui se soustrait aux circuits traditionnels de l’information lorsque le pluralisme médiatique est institutionnellement verrouillé.

C’est donc bien le même combat qui rapproche désormais Varsovie, Prague, Bratislava, Budapest, Vienne et Berlin : celui de la maîtrise du récit, avec une bataille qui se joue, non seulement dans les urnes, mais aussi dans l’ensemble de la chaîne de production et de diffusion de l’information. La portée réelle de l’EMFA dépendra donc de sa mise en œuvre concrète dans chaque État membre, comme l’a souligné Ursula von der Leyen lors de son discours sur l’État de l’Union en septembre 2025. L’application de l’article 5 pourrait alors poser les bases d’un débat public réellement pluraliste et éclairé, condition sine qua non de la démocratie.

Sources :

  • Seipp Theresa Josephine, Helberger Natali, de Vreese Claes, Ausloos Jef, « Between the cracks: blind spots in regulating media concentration and platform dependence in the EU », Internet Policy Review, 13(4), November 14, 2024.
  • « Mission findings: media freedom in Slovakia under threat », International Press Institute, European Centre for Press and MediaFreedom (ECPMF), ARTICLE 19 Europe, The European Federation of Journalists (EFJ), December 3, 2024.
  • Iwaniuk Jakub, « En Pologne, l’emprise de l’extrême droite anti-européenne pèse sur l’élection présidentielle », Le Monde, 30 mai 2025.
  • Dassonville Aude, Cassotti Julie, Malécot Véronique, Martinez Benjamin, « La galaxie des médias ultraconservateurs s’étend en France », Le Monde, 2 juin 2025.
  • Buhler Pierre, « Élection présidentielle en Pologne, un séisme prévisible ? », Institut Montaigne, 3 juin 2025.
  • Boutelet Cécile, « En Allemagne, Nius veut devenir le Fox News germanophone d’Europe centrale », Le Monde, 3 juin 2025.
  • Chastand Jean-Baptiste, « AUF1, la webtélé d’extrême droite autrichienne qui a explosé grâce au Covid-19 », Le Monde, 3 juin 2025.
  • Chastand Jean-Baptiste, « En Hongrie, un paysage médiatique sous le contrôle du pouvoir », Jean-Baptiste Chastand, Le Monde, 5 juin 2025.
  • Iwaniuk Jakub, « En Pologne, une galaxie de médias ultraconservateurs au service de l’extrême droite », Le Monde, 10 juin 2025.
  • Chopin Thierry, propos recueillis par Guillemoles Alain, « En Europe, le message politique dominant est porté par les droites populistes », La Croix, 17 juin 2025.
  • Goulard Hortense, « Liberté d’expression, crédibilité des élections : l’inquiétant recul de la démocratie dans le monde », Les Échos, 11 septembre 2025.
  • Iwaniuk Jakub, « À la suite de l’incursion de drones russes au-dessus du ciel polonais, une attaque de désinformation sans précédent », Le Monde, 7 octobre 2025.
  • Digital News Report 2025, Reuters.