La collusion entre les médias et la campagne présidentielle américaine de 2024
Une étude de cas : le New York Times. (Cet article a été écrit avant la date des élections présidentielles du 5 novembre 2024).
Trente ans après le début de l’ère numérique, le New York Times conserve une influence prépondérante dans un écosystème médiatique américain morcelé. Ses choix éditoriaux engagent souvent l’entièreté de la presse du pays et au-delà, comme l’élection de 2016 a pu le démontrer via l’épisode de la couverture des e-mails de la candidate Clinton1. Si le New York Times n’avait pas multiplié les Unes sur le serveur privé hébergeant les communications officielles de la secrétaire d’État Hillary Clinton quelques semaines avant le scrutin, tous les autres médias n’auraient pas suivi, transformant une bévue en fait politique majeur pesant sur l’élection.
L’influence du journal dans la campagne 2024 est significative et la décision sans précédent du président Biden de renoncer à sa candidature permet de s’intéresser au rôle du quotidien dans ce retournement crucial. Le New York Times sera certainement rendu comptable, quel que soit le résultat de l’élection en novembre 2024. Le retrait de Joe Biden après le débat raté avec Donald Trump, mûri pendant vingt-huit jours, a évidemment été précipité par de nombreux facteurs, mais le rôle du New York Times a été déterminant.
Le New York Times et Biden : méfiance et incompréhension
La relation antagoniste entre l’équipe de Joe Biden et le quotidien new-yorkais est ancienne et documentée par divers organes de presse. Politico, média en ligne américain, propriété du groupe allemand Springer depuis 2021, est entièrement dédié aux affaires publiques. Sa couverture et ses analyses sur le travail des médias font souvent date, et la publication en avril 2024 d’une enquête fouillée sur les relations difficiles entre le New York Times et l’équipe du président Biden en est la preuve.
Le point saillant de l’article, démenti en partie par des journalistes du New York Times, fait ressortir les très mauvaises relations entre le quotidien influent et la présidence Biden. Politico affirme notamment que le propriétaire-directeur de la publication, Arthur Gregg Sulzberger, aurait fait passer des consignes pour durcir la couverture du candidat Biden, notamment du fait de son âge, en représailles liées au refus du président d’accorder une entrevue au journal. Une source interne au New York Times ajoute que A. G. Sulzberger estimait au printemps 2024 que seule une entrevue avec son quotidien pouvait démontrer que le dirigeant de 81 ans demeurait apte à la présidence des États-Unis.
Le journal a déclaré, dans un communiqué le jour même de la publication de l’enquête, relayé via le site d’information Semafor que : « M. Sulzberger a insisté à plusieurs reprises auprès de la Maison-Blanche pour que le président s’entretienne avec le Washington Post, le Wall Street Journal, Reuters, CNN et d’autres grands organes de presse indépendants sur lesquels des millions d’Américains comptent pour comprendre leur gouvernement. »
Depuis 2021, le New York Times et l’équipe Biden entretiennent un dialogue impossible. Le journal, certain de son rôle prééminent, se révèle offensé par le manque de considération de l’administration Biden. De son côté, l’équipe de Joe Biden juge que le Times – et les journalistes accrédités à la Maison-Blanche dans leur ensemble – n’a pas rendu compte avec suffisamment d’emphase des réalisations du président au cours de son mandat, notamment sur le plan économique.
À la lumière du retrait de Joe Biden intervenu le 21 juillet 2024, la publication de cette enquête apparaît comme un point d’inflexion dans la campagne. Un rappel des événements : le 25 avril, Politico publie son enquête2 qui, en plus de démontrer l’hostilité accrue entre la Maison-Blanche et le New York Times, laisse entrevoir que la distance maintenue par son équipe entre le président et la presse servirait à cacher ses faiblesses. Le 4 juin, le Wall Street Journal publie en Une3 un compte rendu de responsables politiques ayant rencontré Joe Biden au cours des derniers mois, qui alertent sur son affaiblissement cognitif. Le 27 juin voit le débat entre Joe Biden et Donald Trump rebattre les cartes de la campagne et, le soir même, le New York Times publie un premier éditorial4 appelant Joe Biden à céder sa place de candidat. Dès le lendemain, la mobilisation médiatique pour le pousser à abandonner sa candidature s’accélère. Le New York Times augmente immédiatement la cadence des articles et des éditoriaux sur les faiblesses de Joe Biden en public et en privé, lesquels viennent s’ajouter à l’article du Wall Street Journal. Les appels publics au retrait se multiplient, notamment celui de George Clooney, acteur et leveur de fonds pour le Parti démocrate, publié dans le New York Times le 10 juillet5.
Inspirateur majeur des tendances du journalisme politique, le quotidien new-yorkais semble donc s’être auto-investi d’une rare mission. Comme le résume Josh Marshall, le directeur de la publication du site TPM (Talking Points Memo)6 : « J’aime le journalisme de croisade, qui consiste à inonder la zone d’articles sur la question du jour que l’on juge la plus importante. Mais le Times est-il normalement ce journal de croisade ? Pas habituellement, et en fait sur très peu de sujets. Dans le cas présent, j’ai l’impression qu’il le fait clairement tout en se cachant derrière son manteau de "toutes les nouvelles qui sont dignes d’être imprimées". […] Ce n’est pas la première fois que le Times, dans le cadre d’une campagne présidentielle, utilise toute sa puissance institutionnelle et éditoriale pour atteindre l’objectif souhaité. »
Le New York Times, arbitre et forum d’expression pour le Parti démocrate, a donc puissamment contribué à pousser un président à abandonner sa campagne de réélection.
Équilibre entre aveuglement et institutionnalisme dévoyé
En analysant la campagne 2024 et sa continuité avec les précédentes en 2016 et en 2020, il est donc possible de considérer le New York Times et un écosystème médiatique américain qui cherchent le point d’équilibre entre un certain aveuglement et un institutionnalisme dévoyé. L’aveuglement, c’est le comportement des journalistes politiques et de leurs supérieurs qui se persuadent que les électeurs n’ont pas besoin d’un décryptage permanent des visées autoritaires du candidat Donald Trump. Le mandat Trump a, en effet, vu le nombre des abonnés aux médias et les audiences de télévision grimper, car le « spectacle permanent » offert par l’ancien animateur de téléréalité attire l’œil du public. Neuf ans après sa déclaration de candidature, la prime est malheureusement plus à la retranscription qu’à la mise en contexte. Le journaliste-animateur George Stephanopoulos de ABC News, interrogé en mai 20247 par David Axelrod, conseiller de Barack Obama, souligne que les médias ont un rôle clé à jouer : « Tous les médias sont confrontés à la question [de comment couvrir Trump]. Il est important de donner le contexte. Jamais, dans l’histoire des États-Unis, un président n’a été inculpé ou mis en accusation pour avoir tenté de renverser une élection. Pas une seule fois nous n’avons eu un président qui refuse d’accepter les résultats de l’élection suivante. […] Concentrons-nous sur ce point. »
L’institutionnalisme dévoyé, c’est ce tango entre le New York Times et la classe politique. Le quotidien est à la fois conscient de son rôle de chef de file dans la « fabrique » des opinions politiques, notamment des angles de traitement de l’information, mais trop souvent sourd aux critiques pointant ses propres erreurs. Les leçons de la campagne de 2016 et l’obsession du journal dans les derniers jours pour la « non-affaire » des courriels d’Hillary Clinton n’ont pas induit de changement de comportement. Les journalistes politiques et, plus encore, les propriétaires de médias se considèrent comme parties prenantes de l’édifice institutionnel. Un point notable à rappeler : l’élection présidentielle étant, en pratique, gérée par 3 143 comtés et 50 États, le rôle prééminent des médias dans la collecte et l’annonce des résultats électoraux par les principaux organes de presse le soir de l’élection valide cette vision des médias intégrés au système politique. Le ton du communiqué du New York Times en réaction à l’article de Politico témoigne également de l’institutionnalisme revendiqué du journal de référence : « Le fait d’éviter systématiquement les interviews et les questions des principaux organes de presse ne porte pas seulement atteinte à une norme importante, mais crée également un dangereux précédent que les futurs présidents pourront utiliser pour éviter l’examen et la responsabilité. »
Incompréhension entre les journalistes et les politiques
Le Guardian, par la plume de la rédactrice en chef de son édition australienne, a bien résumé l’enjeu de la nature même de la couverture de l’actualité politique américaine8. Lenore Taylor, en reportage aux États-Unis en 2019, était étonnée de l’inaptitude de Donald Trump à pouvoir tenir une conférence de presse cohérente, et elle a été choquée de voir ses collègues « toiletter » les propos présidentiels pour les rendre intelligibles. Lenore Taylor écrit notamment : « Le processus autour de la couverture presse de ce président peut masquer et normaliser son incohérence totale et alarmante. » La conjonction des incohérences répétées et du programme aux visées autoritaires et régressives du think tank pro-Trump Heritage Project 2025 devrait pousser les médias à traiter la candidature Trump comme tout sauf « normale ». L’autre élément notable demeure l’incompréhension entre les journalistes et les politiques, notamment les élus affiliés au Parti démocrate. Les journalistes mettent en avant leur mission de mettre les dirigeants politiques devant leurs responsabilités, sans fard, ni faveur. Les dirigeants politiques, notamment les Démocrates, ont du mal à accepter les critiques de ces mêmes journalistes, en particulier depuis 2016. En retour, le New York Times, par la voix de son rédacteur en chef Joe Kahn, réplique, dans un entretien début mai 2024 avec le média en ligne Semafor9, que le quotidien de référence ne peut pas agir comme l’agence de presse chinoise Xinhua ou la Pravda russe : il doit continuer de couvrir les thèmes majeurs de l’immigration et de l’inflation en priorité, et non les attaques de Donald Trump et de ses alliés contre le système démocratique et ses institutions.
La stratégie médias de la campagne de Kamala Harris dans les pas de celle de Joe Biden
La relation tendue de l’administration Biden avec les journalistes politiques a marqué tout son mandat. Ceux-ci se sont plaints d’avoir été largement ignorés au profit d’entrevues jugées complaisantes dans des podcasts (tels que SmartLess) et ils ont réclamé publiquement que le président Biden leur accorde davantage de considération. La candidate Kamala Harris, remplaçante de Joe Biden pour l’élection de novembre 2024, a passé les trois premières semaines de sa campagne à multiplier les réunions publiques, sans donner d’entrevues aux grands médias. Sa stratégie médias est ainsi en phase avec celle de Joe Biden. Cette absence a été critiquée par les principaux organes de presse, auxquels la candidate a néanmoins accordé du temps « off the record » à plusieurs reprises. La position de la campagne peut se comprendre de la manière suivante : les grands médias se perçoivent comme étant plus à gauche que le public américain et ils craignent qu’on les accuse d’être trop biaisés. Ce décalage supposé, ainsi que l’institutionnalisme dévoyé des journalistes politiques, peut expliquer la couverture média du candidat Trump. Ses écarts de langage sont minorés voire effacés, ses innombrables mensonges sont normalisés et ses apparitions sans queue ni tête ne sont pas contextualisées. Les critiques se multiplient sur cette couverture média, et les Unes du New York Times sont souvent prises en exemple d’un traitement du candidat Trump beaucoup trop neutre.
La méfiance de la campagne Joe Biden, devenue depuis celle de Kamala Harris envers les grands médias se traduit par cette instrumentalisation relative. Depuis l’accession de Kamala Harris au statut de candidate et jusqu’à la convention du Parti démocrate, les médias ont donc été relégués à un rôle de diffusion des messages de la campagne. Kamala Harris a répondu à quelques questions des journalistes qui suivent sa campagne, mais elle a opté, le plus souvent, pour une stratégie de contrôle strict de sa communication. Ses porte-parole ont également multiplié les apparitions sur les chaînes d’information en continu pour justifier cette stratégie en valorisant les apparitions publiques de la candidate comme étant des rencontres directes avec les électeurs. L’insistance des médias, relayée par la campagne Trump, pour que la candidate accorde des entrevues aux médias apparaît nombriliste et intéressée. Kamala Harris a accordé une entrevue à CNN, avec son colistier Tim Walz, fin août 2024. Néanmoins, les médias continuent de réclamer que la candidate passe plus de temps à répondre aux questions des journalistes. Fin septembre, la chaîne d’information continue MSNBC a obtenu un entretien avec Kamala Harris.
La candidate Harris et le New York Times n’ont pas un passé commun aussi tendu qu'à l’époque de Joe Biden. Néanmoins, le New York Times poursuit une politique éditoriale « dure », en publiant des contributions sévères, et en maintenant un positionnement « both sides », c’est-à-dire en arguant de ménager les sensibilités des deux camps politiques, en dépit des outrances en crescendo de Trump.
Les défis du New York Times : les différents publics à satisfaire
La position du New York Times dans l’écosystème médiatique américain est rendue problématique en raison des publics très différents que le quotidien doit satisfaire. Le journal doit d’abord servir son lectorat local et consacrer suffisamment de moyens pour couvrir l’actualité de sa ville et de sa région. Le New York Times doit ensuite répondre aux besoins de son public à l’échelle nationale, composé de lecteurs pour qui le quotidien est un complément à leur journal local. Le journal conserve également une influence déterminante sur les autres organes de presse américains. Ses collègues journalistes comptent sur son sérieux et sur ses choix éditoriaux pour influencer les leurs.
La capacité du journal à satisfaire ces différents publics est discutable, et les critiques répétées sur les choix du New York Times se résument ainsi : un nombre croissant des collègues journalistes du quotidien, qui comptent sur lui, remettent en question ses choix éditoriaux, alors que les lecteurs, notamment les abonnés, qui s’affichent comme des supporters des Démocrates, déplorent une couverture biaisée en faveur de Donald Trump par défaut.
James Bennet, ancien responsable des pages opinion et poussé à la démission en 2020, résume un de ses défis de taille : « En réalité, le Times est en train de devenir la publication par laquelle l’élite progressiste américaine se parle à elle-même d’une Amérique qui n’existe pas vraiment. »10
Sources :
- Kirby Jen, « Study: Hillary Clinton’s emails got as much front-page coverage in 6 days as policy did in 69 », Vox, December 7, 2017.
- Stokols Eli, « The Petty Feud Between the NYT and the White House », Politico, April 25, 2024.
- Linskey Annie, « Behind Closed Doors, Biden Shows Signs of Slipping », The Wall Street Journal, June 4, 2024.
- Kristof Nicholas, « President Biden, I’ve Seen Enough », The New York Times, June 27, 2024.
- George Clooney, « I Love Joe Biden. But We Need a New Nominee », The New York Times, July 10, 2024.
- Marshall Josh, « Times Gonna Times », TPM, July 3, 2024.
- Frevele Jamie, « George Stephanopoulos Offers His Take on How to Cover Trump: "Everyone In The Media is Struggling With This" », MediaIte, May 24, 2024.
- Taylor Lenore, « As a foreign reporter visiting the US I was stunned by Trump’s press conference », The Guardian, September 20, 2019.
- Smith Ben, « Joe Kahn: "The newsroom is not a safe space" », Semafor, May 6, 2024.
- Bennet James, « When the New York Times lost its way », The Economist, December 14, 2023.