Le New Space européen en pleine transformation stratégique
L’Europe, très dépendante des satellites américains, mais forte de nombreux atouts industriels et technologiques, joue sa place dans la nouvelle course à l’espace.
Le New Space incarne cette nouvelle ère du secteur spatial marquée par l’émergence d’organisations, souvent privées, qui déploient des moyens innovants pour gérer la connectivité depuis l’espace. Il se caractérise principalement par le déploiement de vastes constellations de petits satellites en orbite basse (Low Earth Orbit, LEO), à moins de 2 000 kilomètres de la surface de la Terre, afin de fournir un accès à internet à l’échelle mondiale, en rupture avec le modèle spatial historique qui reposait sur de grands satellites en orbite géostationnaire, à 36 000 kilomètres d’altitude, d’abord exploités dans un contexte militaire, avant de se restructurer autour de la diffusion numérique de programmes de télévision, depuis les années 1990 (voir La rem n°48, p.33 et n°63, p.64).
L’émergence de ces nouveaux acteurs, qui plus est dans un contexte de regain des tensions internationales, place l’Europe dans une situation délicate où, tout en faisant face à une dépendance croissante vis-à-vis des États-Unis, elle doit impérativement maîtriser ces technologies spatiales dites « duales », à la fois civiles et militaires.
Un retard stratégique et une domination américaine écrasante
L’Europe est en retard dans le déploiement des constellations en orbite basse au cœur du New Space (voir La rem n°72, p.43). L’américain SpaceX, avec sa constellation Starlink, est devenu en quelques années l’acteur dominant du marché, construisant et opérant plus de 7 000 satellites (dont 400 sont déjà en panne), soit plus que tous les autres acteurs mondiaux cumulés, et prévoit même d’en faire décoller 35 000 supplémentaires. Après avoir lancé ses premiers satellites prototypes en 2023 et obtenu l’autorisation de la Commission fédérale des communications (FCC) aux États-Unis, Amazon, avec sa filiale spatiale Blue Origin, accélère le développement de son projet Kuiper et prévoit le déploiement d’une constellation de 3 000 satellites.
Le gouvernement de Pékin et les entrepreneurs chinois consacrent également des moyens importants aux domaines militaire et civil. Guowang, la méga-constellation chinoise, est un projet militaire stratégique géré par une entreprise d’État appelée China SatNet. Conçue pour offrir un avantage tactique décisif aux forces chinoises, notamment dans le Pacifique occidental, son architecture est semblable à celle de l’américain Starshield, version militaire et gouvernementale du réseau Starlink de SpaceX. L’ambition de Guowang est d’intégrer quelque 13 000 satellites dans une « chaîne de frappe » interconnectée, dont le fonctionnement vise à détecter, suivre, cibler et frapper des objectifs en temps réel. Le déploiement d’une telle constellation va considérablement renforcer les capacités de la Chine en matière de guerre en réseau (network centric warfare, ou une connectivité au service des armées), en fournissant des données essentielles aux forces terrestres, navales et aériennes. Source d’inquiétude pour les Américains, le déploiement de Guowang progresse rapidement, avec une centaine de satellites déjà lancés, ce qui témoigne de l’importance stratégique accordée à ce projet par la Chine.
Lancé en août 2024, un autre projet chinois, Qianfan, soutenu par le gouvernement municipal de la ville-province de Shanghai, est une méga-constellation de 12 000 à 15 000 satellites à vocation commerciale et régionale. Enfin, une autre initiative purement privée, portée par Hongqing Technology et Landspace, a déposé auprès de l’Union internationale des télécommunications (UIT) un projet de constellation nommé Honghu-3, prévoyant la mise en orbite de 10 000 satellites. Landspace est l’entreprise privée chinoise la plus avancée dans le domaine spatial, réputée pour avoir été la première au monde à mettre en orbite un satellite à partir d’une fusée, Zhuque-2, propulsée avec un moteur à méthane.
Face à cette concurrence, l’européen Eutelsat/OneWeb compte environ 600 satellites (voir infra). Ce retard a créé une dépendance critique vis-à-vis des solutions américaines, dont le conflit en Ukraine est l’illustration la plus frappante. Car, si le commerce est international en temps de paix, il devient une arme en temps de guerre. Depuis l’invasion de l’Ukraine par les Russes en février 2022, les forces armées ukrainiennes dépendent pour l’essentiel du réseau américain Starlink, que ce soit pour leurs communications, pour leur coordination et pour le guidage de leurs drones. Cette dépendance donne un pouvoir de pression considérable à des acteurs privés, comme le président de Starlink, Elon Musk, qui a refusé d’activer le service lors d’une opération militaire ukrainienne, illustrant la fragilité de cette solution pour l’Europe ou, plus récemment, lorsque ce dernier s’est vanté sur son réseau social X : « Mon système Starlink est la colonne vertébrale de l’armée ukrainienne. Toute leur ligne de front s’effondrerait si je l’éteignais. »
Cette vulnérabilité se manifeste également dans le domaine civil, lorsque des entreprises telles que Air France et, potentiellement, la SNCF choisissent Starlink pour offrir une connectivité au réseau internet à leurs clients, ce qui constitue une atteinte à la souveraineté économique puisque des données sensibles transitent par un réseau non européen. On se souvient de l’impair diplomatique entre François Bayrou, alors Premier ministre, et les opérateurs de télécommunications français, lorsqu’il avait annoncé le déploiement de 200 antennes Starlink à Mayotte, après le passage du cyclone Chido en décembre 2024 (voir La rem n°72, p.43).
La domination commerciale de la France, autrefois incontestée dans des secteurs stratégiques comme les lanceurs spatiaux avec Ariane et les télécommunications géostationnaires, s’est progressivement dégradée. Le modèle spatial européen, historiquement construit sur trois piliers – la science, la coopération et le commerce –, a été fortement érodé par les bouleversements du New Space que les sociologues des sciences Arnaud Saint-Martin et Irénée Régnauld appellent également « astrocapitalisme », notion critique forgée pour « interroger les modalités d’expansion du capitalisme dans l’espace » (voir La rem n°73-74, p.94). Signe de cette transformation, le Centre national d’études spatiales (Cnes) en France, initialement créé sous l’égide du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, est passé sous la tutelle principale du ministère de l’économie en 2020, sans, toutefois, que les investissements suivent. Les budgets spatiaux publics européens, qui s’élevaient à environ 13 milliards de dollars en 2023, restent nettement inférieurs aux 73 milliards de dollars dépensés par les États-Unis pendant la même période.
La stratégie à long terme d’un New Space européen
L’Europe spatiale possède de sérieux atouts : à commencer par le très ambitieux projet IRIS², (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite – voir La rem n°72, p.43), qui vise à créer une constellation de satellites multi-orbites à usage dual – c’est-à-dire répondant simultanément à des besoins gouvernementaux ou militaires mais aussi civils ou commerciaux –, afin de regagner une pleine autonomie spatiale et surtout de ne plus dépendre des satellites américains. Lancée en 2022 par la Commission européenne pour être déployée en 2030, IRIS², qui n’est pas une méga constellation, comptera 264 satellites en orbite basse, à 1 200 kilomètres d’altitude, et 18 satellites en orbite moyenne (Medium Earth Orbit MEO), à 8 000 kilomètres d’altitude. La sécurité tant de la commande et du contrôle des satellites que de l’ensemble des communications du réseau est hautement stratégique et elle « reposera notamment sur une communication inter-satellites par transmission laser à haut débit », explique Jean-Pierre Diris, coordinateur interministériel pour la France sur IRIS².
Les données seront acheminées vers cinq centres de contrôle seulement, répartis entre la France, l’Italie et le Luxembourg, afin de ne jamais dépendre d’infrastructures terrestres non contrôlées ; pour les communications les plus sensibles, IRIS² s’intégrera à l’infrastructure de communication quantique sécurisée de l’Union européenne, EuroQCI (voir La rem n°60, p.33). IRIS² est également une vitrine technologique du savoir-faire européen en matière de miniaturisation électronique, le plus avancé au monde, avec des finesses de gravure à 7 nanomètres (voir La rem n°69-70, p.71). Les opérateurs ont également choisi d’ajouter à l’utilisation de la bande de fréquences Ka, traditionnellement utilisée pour les communications satellitaires à haut débit, la norme de télécommunications 5G, afin d’assurer une connectivité sans couture entre les environnements terrestre et spatial. Par ailleurs, les dispositifs de communication électronique des satellites, virtualisés, seront intégralement reprogrammables, notamment pour s’adapter à la future norme de télécommunications 6G. Levier essentiel pour l’autonomie stratégique européenne, IRIS2 coûtera 10,6 milliards d’euros, financés à hauteur de 6 milliards par l’Union européenne, 550 millions par l’Agence spatiale européenne (ESA) et plus de 4 milliards d’euros par des acteurs privés.
Parmi ces derniers figure Eutelsat Group, issu de la fusion de OneWeb et d’Eutelsat en septembre 2023. Fondé en 1977 en tant qu’organisation intergouvernementale, Eutelsat a été privatisé en juillet 2001. C’est l’un des principaux opérateurs de satellites au monde, installé en France, historiquement spécialisé dans la diffusion de chaînes de télévision et dans la connectivité par satellites géostationnaires. L’histoire de la constellation OneWeb, quant à elle, est une épopée industrielle et financière. Fondée aux États-Unis en 2012 sous le nom de WorldVu par Greg Wyler, elle visait à réduire la fracture numérique mondiale grâce à une constellation de satellites en orbite basse. Entre 2015 et 2019, OneWeb a levé plusieurs milliards de dollars auprès d’investisseurs comme SoftBank, Qualcomm, Airbus, Virgin Group ou encore Coca-Cola, puis elle s’est associée à Airbus pour la production de satellites en Floride et elle a signé des contrats de lancement avec Arianespace. Le déploiement a débuté en 2019, atteignant 74 satellites en orbite début 2020. Mais la pandémie de Covid-19 a provoqué le retrait brutal de SoftBank, entraînant la faillite de OneWeb en mars 2020. Contre toute attente, l’entreprise a été rachetée en juillet 2020 par un consortium mené par le gouvernement britannique et l’opérateur de télécommunication indien Bharti Global.
Les lancements ont alors repris, passant par SpaceX aux États-Unis et l’agence spatiale indienne ISRO, après avoir dû renoncer aux lanceurs russes Soyouz en raison de la guerre en Ukraine. Le 26 mars 2023, la constellation de première génération a été finalisée avec le lancement des 618 satellites requis pour une couverture mondiale. En septembre 2023, OneWeb a donc fusionné avec Eutelsat, formant Eutelsat Group, premier opérateur mondial capable de combiner la faible latence et la couverture globale offertes par les constellations en orbite basse de OneWeb, idéales pour les applications nécessitant un temps de réponse rapide et une connectivité en zones reculées, avec la large bande passante et la couverture fixe des satellites géostationnaires d’Eutelsat, traditionnellement utilisés pour la diffusion de contenus, l’accès internet à haut débit et les communications gouvernementales. Depuis le milieu de l’année 2025 et l’installation d’une cinquantaine de passerelles terrestres dans le monde pour relier la constellation des satellites en orbite basse au réseau internet terrestre, Eutelsat OneWeb a annoncé que son réseau était dorénavant pleinement opérationnel à l’échelle planétaire.
De nombreux clients se montrent intéressés par l’offre de connectivité car « dans le contexte géopolitique actuel, […] de nombreux pays non alignés recherchent des solutions alternatives, qui ne soient ni américaines, ni chinoises », a déclaré Christophe Caudrelier, le directeur financier de l’entreprise. Eutelsat OneWeb prévoit d’ores et déjà de lancer une constellation de deuxième génération, dont Airbus a remporté fin 2024 le contrat pour la construction d’une centaine de satellites de nouvelle génération à Toulouse, avec des livraisons à partir de fin 2026. Si Jean-François Fallacher, nouveau directeur d’Eutelsat OneWeb depuis le 1er juin 2025, a déjà réussi à lever 1,35 milliard d’euros auprès du Fonds stratégique de participations de la France et auprès d’investisseurs privés parmi lesquels Bharti Space ou encore CMA CGM, l’entreprise devra trouver 4 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2032 destinés à la mise à niveau des satellites en orbite terrestre basse de OneWeb afin de les rendre compatibles avec IRIS2.
L’Europe peut également compter sur un vivier de start-up, qui émergent au sein de ce New Space européen, comme la française Univity, créée à Paris en 2022, et qui développe uniSky. C’est une constellation de satellites de télécommunications exploitant le spectre 5G depuis une orbite dite très basse (Very Low Earth Orbit – VLEO), une gamme d’orbites géocentriques dont les altitudes les plus basses sont inférieures à 400 kilomètres. La start-up, qui s’appelait auparavant Constellation Technologies & Operations, a levé 9,3 millions d’euros au printemps 2025 et signé, en septembre de la même année, un contrat de 31 millions d’euros avec le Centre national d’études spatiales (Cnes), dans le cadre du programme France 2030, avec pour objectif, au sein d’un consortium incluant Orange, Eutelsat, Thales, Airbus et OVHcloud, de structurer une filière française souveraine dédiée à la connectivité 5G spatiale.
Autre secteur porteur dans lequel l’Europe cultive une compétence unique au monde : l’analyse d’images satellites et plus particulièrement l’IA géospatiale, technologie qui consiste à embarquer des modèles d’IA à bord des satellites, afin de traiter des données en temps réel, et réduire ainsi la latence entre la collecte de l’information et son exploitation. Plutôt que de transmettre des téra-octets de données brutes vers des stations terrestres pour y être analysés, les algorithmes effectuent un prétraitement d’informations en vol, optimisant ainsi l’efficacité et la rapidité des applications opérées dans des secteurs clés comme l’assurance, la finance, l’industrie ou encore la défense. L’enjeu pour l’Europe, qui ne manque pas d’atouts, semble être celui de réussir à aligner ses ambitions politiques, ses capacités industrielles et des financements massifs afin de rivaliser avec les États-Unis et la Chine ou, tout au moins, de ne plus en dépendre à terme. Il en va de la souveraineté spatiale européenne dans un environnement géopolitique de plus en plus incertain, car « nous ne pouvons être soumis pour nos usages critiques à des changements de cap permanents, ou dépendre d’acteurs économiquement agressifs », estime Jean-Pierre Diris.
Sources :
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- « Intelligence géographique », fr.wikipedia.org
- Guinier Daniel, « Déploiements de constellations de satellites et attente de règles internationales », cerclek2.fr, 11 avril 2023.
- Touma Chloé-Anne, « Satellites intelligents : des scientifiques envoient une IA dans l’espace », cscience.ca, 1er août 2023.
- European Space Agency, « ESA to support the development of EU’s secure communication satellites system », esa.int, December 16, 2024.
- « IRIS² : tout savoir sur cette nouvelle constellation européenne » avec Jean-Pierre Diris, coordinateur interministériel pour la France sur IRIS² et GOVSATCOM, polytechnique-insights.com, 11 mars 2025.
- Wohrer Paul, « Le modèle spatial européen. Une ambition à renouveler face aux transformations stratégiques », Institut français des relations internationales, ifri.org,17 mars 2025.
- Guillermard Véronique, « Internet par satellite : la solution européenne OneWeb peut-elle être une alternative à Starlink de SpaceX ? », lefigaro.fr, 17 mars 2025.
- Entreprises technologies, « IRIS², Eutelsat et OneWeb lancent la contre-offensive européenne face à Starlink – voici pourquoi l’alternative devient crédible », larevuetech.fr, 9 avril 2025.
- Hainaut Béatrice, « La guerre des fréquences – Vers une marchandisation de la ressource spectre/orbite ? », Institut de recherche stratégique de l’École militaire, irsem.fr, étude n° 123, mai 2025.
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- Rostand Antoine, « IA géospatiale : "Une révolution stratégique se joue aujourd’hui en Europe, dans l’analyse d’images satellites" », lesechos.fr, 16 juillet 2025.
- Clark Stephen, « China’s Guowang megaconstellation is more than another version of Starlink », arstechnica.com, August 20, 2025.
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- « La guerre des constellations 5G, UNIVITY signe un contrat de 31 millions d’euros avec le CNES », frenchweb.fr, 2 septembre 2025.
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