Le numérique au cœur de la guerre commerciale entre les États-Unis, l’Europe et le reste du monde

Depuis son retour à la présidence des États-Unis, Donald Trump mobilise la menace des droits de douane pour obtenir des concessions de la part de ses partenaires commerciaux. Parmi ses cibles récurrentes figurent les régulations – qu’il accuse de viser injustement les géants étatsuniens du numérique, notamment au sein de l’Union européenne.

Stupeur à Bruxelles ce 1er septembre 2025. La commissaire européenne à la concurrence, l’Espagnole Teresa Ribera, doit y annoncer publiquement l’amende d’environ 3 milliards d’euros encourue par Google, à la suite d’une enquête de plusieurs années sur ses pratiques abusives dans le domaine de la publicité en ligne. Mais ce qui devait être sa première annonce de ce type depuis sa prise de fonction en 2024 tourne court. En effet, inquiet des répercussions de cette décision sur des négociations commerciales déjà délicates entre l’Union européenne (UE) et la Maison-Blanche, son homologue au commerce, Maroš Šefčovič, appuyé par Ursula von der Leyen, obtient le report de l’annonce à la dernière minute1.

Face à l’incompréhension suscitée par cette manœuvre inhabituelle, l’amende sera finalement rendue publique quelques jours plus tard, le 5 septembre, mais « à reculons »2. D’ailleurs, à l’image de l’eurodéputé du Parti populaire européen (PPE) Andreas Schwab3, plusieurs d’entre eux font remarquer que le montant n’est finalement pas si élevé, tandis que l’option d’un démantèlement – évoquée en 2023 – est remise à plus tard, afin de laisser à Google le temps d’expliquer et de montrer comment l’entreprise compte se mettre en conformité avec la réglementation européenne. Une prudence qui n’a pas eu l’air d’émouvoir Donald Trump, lequel s’est empressé de fulminer sur son réseau social et de menacer l’Europe de mesures de rétorsion si l’UE ne « stoppait pas immédiatement ses pratiques contre les entreprises américaines »4.

Des pressions déjà anciennes

Particulièrement emblématique, cette séquence n’est toutefois que le dernier épisode en date des tensions qui opposent l’UE et les États-Unis sur la régulation du numérique. Ces dernières années, l’Europe a en effet cherché à se positionner comme le champion mondial dans ce domaine, avec des législations telles que le RGPD, le DSA (Digital Services Act), le DMA (Digital Markets Act) ou encore l’IA Act (voir La rem n°67, p.14 et p.122 ; n°68, p.8). Au grand dam des Big Tech états-uniennes, qui se retrouvent de facto parmi les principales cibles de ces législations, compte tenu de leur position ultra dominante dans la plupart des segments et marchés numériques.

Or, pour tenter de s’y opposer – outre le lobbying forcené5 –, une stratégie mobilisée de longue date par ces entreprises consiste précisément à présenter toutes les régulations de ce type comme des barrières commerciales injustes et illégitimes. Un discours qui trouve un écho particulièrement favorable auprès du nationaliste Donald Trump, d’autant plus que les dirigeants de la Silicon Valley savent parfaitement sur quelle corde jouer avec lui. C’est ainsi que Meta a, de son côté, rapidement dénoncé l’amende (pourtant encore plus modeste) de 200 millions d’euros reçue par la Commission européenne en avril 2025 comme « un droit de douane de plusieurs millions de dollars » imposé à une entreprise étatsunienne, au profit de l’Europe et de la Chine. Un raisonnement absurde, mais immédiatement repris par Donald Trump6.

Entre continuité et rupture

Ses prédécesseurs se montraient toutefois déjà largement réceptifs à ce type d’arguments, à l’exception peut-être de Joe Biden, dont la représentante au commerce, en particulier, s’était illustrée par des prises de position plus nuancées7. Mais hormis cette brève parenthèse, depuis l’administration Clinton, la politique commerciale des États-Unis s’est faite le relais fidèle des intérêts des Big Tech.

Comme l’explique l’experte américaine du numérique, Burcu Kilic, « chaque année, les entreprises technologiques et leurs associations professionnelles soumettent des commentaires au Bureau du représentant américain au commerce (USTR) identifiant des obstacles pour inclusion dans le Rapport national d’estimation du commerce (NTE) »8. Celui-ci fixe ensuite les priorités et les positions des États-Unis dans leurs négociations commerciales avec le reste du monde. Pour 2025, la Computer and Communications Industry Association (CCIA), l’un des principaux lobbys du numérique, a ainsi recensé 395 barrières non tarifaires à travers le monde, couvrant un éventail extrêmement large. Ce qui fait dire à Burcu Kilic qu’« il ne semble pas y avoir de limite claire à ce qui peut être considéré comme une barrière non tarifaire », alors même que l’économie numérique est déjà notoirement sous-régulée.

Jusqu’ici, c’était surtout via la négociation de nouveaux accords commerciaux que les géants du numérique et leurs relais dans l’administration tentaient de promouvoir leurs intérêts. La différence avec Donald Trump, c’est qu’il menace désormais d’imposer des hausses massives et unilatérales de droits de douane pour obtenir de nouvelles concessions de la part de ses partenaires commerciaux, simplement en échange du maintien du statu quo – ou d’une hausse moins importante qu’annoncée, comme on a pu le voir notamment dans l’accord trouvé avec l’UE9.

Or, parmi les concessions exigées, l’enjeu des régulations numériques figure en bonne place, comme l’a rappelé l’actuel représentant au commerce en avril 2025 lors de la publication du NTE 2025 qui, outre les régulations européennes, « visait également un large éventail de règles, y compris les taxes sur les services numériques au Canada et en Colombie, les lois sur la localisation des données en Algérie et en Équateur, les lois sur la protection des données au Pakistan et au Kenya, et le "code de négociation" australien sur les actualités »10.

Défendues à l’extérieur, sous pression à l’intérieur

Pourtant, l’autre nouveauté, paradoxale, c’est que cet agenda extérieur, plus étroitement aligné que jamais sur la promotion inconditionnelle des intérêts de la Silicon Valley, coïncide avec un agenda intérieur bien plus critique – signe des contradictions qui traversent l’administration Trump sur ces questions11. Après tout, Trump lui-même a longtemps entretenu une relation conflictuelle avec des géants numériques dont la plupart étaient historiquement proches du camp démocrate. Malgré les revirements récents et la multiplication des marques publiques de loyauté envers le président, nombreux sont ceux, parmi ses proches, à se montrer méfiants face au pouvoir démesuré accumulé par ces entreprises.

À commencer par le vice-président JD Vance ou encore Gail Slater, chef de la division antitrust du ministère de la justice, qui n’a pas hésité à réclamer le démantèlement de Google dans le cadre d’un procès historique débuté lors du premier mandat de Trump et poursuivi sous Jo Biden, marquant un des rares exemples de continuité entre les deux administrations. Et si le juge n’a finalement pas suivi cette option, Slater n’en a pas moins affirmé qu’il n’en « avait pas fini » avec les Big Tech…12 Pour autant, comme l’expliquait de son côté le représentant au commerce quelques mois plus tôt : « Je sais que nous avons une conversation nationale sur la façon de réglementer la technologie numérique, etc., mais en aucun cas nous ne pouvons permettre aux discriminations à l’étranger de saper notre avantage concurrentiel ici. »13 Signe que, pour l’heure du moins, la critique des Big Tech s’arrête là où commencent les intérêts géopolitiques et géo-économiques des États-Unis.

Une Europe aux prises avec ses contradictions

Face à ces offensives, l’UE tente surtout de temporiser. Certes, de nombreux responsables européens réaffirment régulièrement que leurs législations ne sont pas négociables. D’ailleurs, parmi les rares « victoires » mises en avant lors de la conclusion de l’accord sur les droits de douane avec les États-Unis, en juillet 2025, on trouvait le fait que les règles en matière de numérique n’étaient pas concernées… Une lecture pourtant immédiatement contestée par l’administration étatsunienne, qui continue de faire pression pour que les « barrières non tarifaires » incluent bel et bien ces législations14.

Or, comme en témoigne la séquence autour de l’amende infligée à Google, ces pressions ne sont pas si facilement écartées par la Commission, contrairement à ce qu’elle affirme publiquement en défendant le droit souverain de l’UE à légiférer comme elle l’entend dans ce domaine. Autre signe que ces pressions portent – au moins en partie – leurs fruits : avant même la conclusion de l’accord, la Commission avait déjà choisi de retirer son projet de taxe numérique pour éviter de nuire aux négociations en cours15.

Sur ce dossier comme sur d’autres, l’UE privilégie les discussions bilatérales avec les États-Unis, au risque de s’enfermer dans un rapport de force défavorable, au moment où de nombreux autres pays et régions du monde négocient aussi directement avec l’administration étatsunienne sur ce même type d’enjeux16. Lors d’une réunion organisée avec la société civile pour expliquer le contenu de l’accord obtenu en juillet 2025 sur les droits de douane, la Commission semblait, d’ailleurs, surtout satisfaite que la plupart de ses concurrents commerciaux aient obtenu des résultats encore moins avantageux que les siens.

Du reste, il serait compliqué pour l’UE de défendre la souveraineté numérique et le droit de chaque pays à réguler les Big Tech sur son territoire, alors même qu’elle promeut des positions inverses dans ses propres négociations commerciales avec le reste du monde (voir La rem n°67, p.43). Comme le rappelle Burcu Kilic, « suite au revirement des États-Unis sur le commerce numérique sous l’administration Biden, l’UE, ainsi que le Japon, l’Australie et Singapour, sont devenus les principaux défenseurs des règles de dérégulation du commerce numérique à l’OMC »17. Et on retrouve le même type de règles dans l’accord avec le Mercosur que la Commission s’obstine à vouloir conclure malgré une large opposition au sein même des États membres.

L’UE affiche donc encore ici une contradiction évidente entre sa volonté de reprise en main en interne et les politiques de dérégulation qu’elle défend en externe… qui n’est pas sans rappeler celles de l’administration Trump.

  1. Crofts Lewis, Vasant Khushita, Hirst Nicholas, « Google’s adtech fine pulled at last minute over EU-US trade tensions », MLex, September 1, 2025.
  2. Malingre Virginie, « EU Commission reluctantly fines Google nearly €3 billion despite Trump threat », Le Monde, September 6, 2025.
  3. Sur le réseau social X, ce dernier a ainsi dénoncé une amende « exceptionnellement faible », puisque, selon lui, elle aurait dû au moins atteindre les 6 milliards d’euros en se basant sur des décisions précédentes de la Commission.
  4. Cité dans Malingre, « EU Commission… », art. cit.
  5. Un lobbying grâce auquel la plupart de ces législations ont d’ailleurs souvent été largement vidées de leur substance. Sur l’AI Act, par exemple, lire : Vranken Bram, « Big Tech lobbying is derailing the AI Act », Social Europe, November 24, 2023.
  6. Satariano Adam, « Apple and Meta Are First to Be Hit by E.U. Digital Competition Law », The New York Times, April 23, 2025.
  7. Leterme Cédric, « Volte-face des États-Unis sur le commerce électronique », Le Vent Se Lève, 19 décembre 2023.
  8. Kilic Burcu, « Between Tariffs and Tech: What Will Europe Choose? », Bot Populi, June 27, 2025.
  9. « Donald Trump force la main à l’UE avec des droits de douane de 15 % : pour l’Allemagne, "une escalade inutile a été évitée" », La Libre, 27 juillet 2025.
  10. Lima-Strong Cristiano, « Trump Administration Stakes Out Aggressive Stance on Foreign Tech Rules », Tech Policy Press, April 10, 2025.
  11. Larson Rob, « Big Tech Is Under Legal Fire in Trump’s Second Term », Jacobin, July 29, 2025.
  12. Palma Stefania, Acton Michael, « "We’re not done": US vows to pursue Google break-up after setback », Financial Times, September 4, 2025.
  13. Cité dans : Lima-Strong, « Trump Administration… », art. cit.
  14. Mertens Jennifer, « Accord commercial transatlantique : l’UE refuse de céder sur ses règles numériques », Trends-Tendances, 18 août 2025.
  15. Sorgi Gregorio, « Victory for Trump as EU backs down on digital taxes in next budget », Politico, July 11, 2025.
  16. Nayyar Abhineet, « Trump’s Tariffs and the Big Tech Takeover », Bot Populi, June 26, 2025.
  17. Kilic, « Between Tariffs and Tech… », art. cit.