Les collectifs de journalistes, un phénomène émergeant
À l’invitation des Assises du journalisme 2024, près de vingt-cinq collectifs de journalistes se sont rencontrés pour la première fois afin de partager leurs expériences.
Un récent recensement dénombre plus d’une trentaine de ces groupes de journalistes ayant décidé de travailler ensemble sous des formes qui correspondent davantage à leur conception du métier. D’aucuns parleront de « proto-rédactions » ou de « rédactions alternatives », hors de rapports hiérarchiques. De fait, ils sont très divers et évolutifs : certains ont vingt ans, d’autres viennent de se créer. Quelques-uns rassemblent plus d’une vingtaine de personnes, alors que d’autres en comptent quatre ou cinq. Leur fonctionnement, leur production, leurs moyens, leur statut diffèrent, mais ils partagent des traits communs dans leur motivation et leur activité – ce que Delphine Bauer, de YouPress, définit comme un « collectif de travail à des fins de publication, réunissant majoritairement ou exclusivement des journalistes ».
Notre enquête engagée depuis 2023 montre un développement du phénomène au cours des dernières années – la moitié sont apparus depuis 2020 –, en même temps que leurs effectifs croissent. Extra Muros compte aujourd’hui une trentaine de membres. Il est intéressant de se pencher sur cette réalité mal connue1 afin d’en dessiner les contours, tout en s’interrogeant sur ce que ces collectifs disent des transformations des médias, du journalisme et de la production de l’information.
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Une trentaine de collectifs de journalises : |
Des associations de défenses aux collectifs, en passant par les syndicats de journalistes
L’initiative de se regrouper hors des rédactions remonte à la fin du XIXe siècle, parallèlement à la professionnalisation du journalisme. Furent alors créées des associations
d’entraide pour la maladie, le chômage, les retraites. Prenant un tournant revendicatif 2, elles déboucheront en 1918 sur la création du Syndicat des journalistes, organisation qui accompagnera alors la profession, notamment dans sa réflexion déontologique et dans la formation. Plus tard, chaque domaine de spécialisation créera sa propre association, à l’image de l’Association des journalistes scientifiques, facilitant l’accès aux sources et accompagnant la réflexion dans un domaine particulier du métier.
L’entraide et les revendications se retrouveront encore dans des associations et des collectifs représentant les femmes (Prenons la Une, lancé en 2014), les pigistes (Profession pigiste, en 2000), la diversité (l’Association des journalistes antiracistes et racisé·e·s – AJAR, en 2023), parfois une entreprise (Les Plumé·e·s d’Infopro, créée en 2020). Puis apparurent les collectifs de travail, dont l’objectif est de publier ensemble.
Tenir, se soutenir, pour avancer
Se rapprocher, s’unir pour s’entraider, se soutenir constituent l’idée de départ de tous les collectifs. Il est question de pallier l’isolement, la fragilité économique et juridique, l’imprévisibilité inhérents à l’emploi à la pige. Chemin faisant, les collectifs enrichissent leur démarche avec le partage de moyens, la formation, la promotion du travail de leurs membres, mais cette dimension reste première, pouvant prendre la forme d’une journée annuelle, comme à YouPress ou à Les Ronces, consacrée à l’expérience vécue, y compris psychologique, de chacun. Le soutien et l’entraide passent par le partage des façons de travailler, des contacts, des idées, jusqu’au développement de sujets à plusieurs, avec parfois l’engagement de l’ensemble du collectif (même si c’est rare). Dans bon nombre de collectifs, le partage s’exprime dans la revue de l’actualité (y compris les ressentis vis-à-vis d’un moment, d’une situation), avec l’organisation de conférences de rédaction (tous les lundis midi par exemple à Extra Muros ou Splann !), qui peuvent d’ailleurs être aussi en visio (YouPress). D’autres préfèrent les contacts, à tout moment, avec des réseaux informatiques privés, des groupes Discord, WhatsApp (Les Ronces) ou Signal (Splann !).
S’entraider, c’est partager des manières de combiner des collaborations régulières avec des médias établis (notamment la presse spécialisée et professionnelle) qui assureront un socle de revenus (« alimentaires », diront certains), afin de trouver une satisfaction professionnelle dans l’investigation, le reportage long, des dossiers lourds, moins réguliers, plus lents, pas toujours rémunérateurs. Avec la même préoccupation s’échangent des possibilités de décliner une mission pour plusieurs médias, afin de financer le temps consacré et les moyens déployés dans des travaux plus coûteux à réaliser.
La pérennisation de ces espaces d’entraide que sont les collectifs les conduit à rechercher les formes d’organisation ou les statuts les mieux adaptés, allant de l’ONG tel Splann ! à l’informel comme Topic ou Les pigistes de la rade – le plus répandu étant l’association.
Maîtriser ensemble l’activité professionnelle
« Se regrouper pour être libre et faire le métier rêvé » pourrait bien être l’horizon qui guide la recherche de modèles originaux d’organisation et de gouvernance. La prime est donnée à des formes de répartition des rôles, des tâches, et des décisions, horizontales – explicitement à contre-pied de la verticalité des rédactions. D’où la pratique des AG, la recherche de consensus ou de votes, selon les uns ou les autres, pour le choix et l’accueil de nouveaux membres, les finances, l’utilisation de locaux, etc. Le collectif Albert a souhaité formaliser ces principes par l’élaboration d’une charte pour les nouveaux entrants.
Être plus forts et s’organiser pour mieux négocier face aux rédactions est un autre fil conducteur de l’activité des collectifs. Dans cette logique, Extra Muros transforme, occasionnellement, la conférence de rédaction en déjeuner-invitation de rédacteurs en chef « pour connaître leurs besoins », mais aussi pour donner une visibilité à ses membres. Il est notable que l’un des projets de l’« hypercollectif », ou « collectif des collectifs », issu de la première réunion des collectifs aux Assises du journalisme 2024 fut un « Médiascore », sorte de classement des rédactions à l’attention de l’ensemble des pigistes. Dans cette même optique, nombre de collectifs consacrent du temps et des moyens pour faire vivre des « vitrines de présentation » des productions des membres : newsletters (Les incorrigibles, Focus), sites, podcasts, revues (Contre-jour, publié par La Friche), événements (journées portes ouvertes de Focus).
La question de la taille des collectifs – rarement au-delà de vingt à vingt-cinq membres – est le plus souvent abordée, avec l’objectif d’éviter la dilution de l’engagement et de la volonté de faire vivre l’animation interne avec, notamment, des formules de pôles de travail : pour les finances, pour la conduite d’une enquête lourde (comme « Femmes à abattre »), pour la recherche et le recrutement de nouveaux entrants, pour la gestion des locaux. La tenue régulière de moments d’échanges informels (comme les « apéros »), ou occasionnellement dédiés à raconter les dessous d’une enquête ou d’un reportage, participe de cette volonté.
Si le bureau est décrit, par ceux qui en font le choix et en bénéficient, comme un facteur d’échange, de partage et de cohésion, il est aussi porteur de fortes contraintes, à commencer par le prix du loyer qui se répercute dans le montant de la contribution mensuelle. Il faut, en outre, faire face aux questions d’aménagement, de localisation, d’occupation, voire de relations avec des bailleurs parfois difficiles (Extra Muros, YouPress), quand ce ne sont pas des problèmes de vétusté.
Ensemble pour être plus créatifs et conduire des enquêtes et des reportages longs
Il n’y aurait sans doute pas de collectifs sans l’engouement pour l’investigation, les reportages longs ou les dossiers approfondis et complexes – une motivation explicite chez les jeunes journalistes3, mais également parmi les quadragénaires. Même s’ils ne sont pas si nombreux, les sujets « lourds » sont mis en avant, qu’il s’agisse d’une enquête comme « Femmes à abattre » (YouPress) ou d’enquêtes sur les radars par Extra Muros, sur les PFAS pour Enketo et des reportages phares de We Report. Au départ, il y a l’émulation qui permet d’identifier les sujets originaux et les débouchés possibles. Le fait de les aborder collectivement permet de réunir des fonds plus élevés, de s’engager sur des durées plus longues, de rechercher et d’expérimenter des méthodes de travail pour des dossiers difficiles à gérer (coordination-pilotage de projet).
Les sujets conduits collectivement bénéficieront, le cas échéant, de moyens financiers générés par les collectifs eux-mêmes, tels que des bourses internes de financement d’enquêtes (Extra Muros) ou des formules de préfinancement pour Splann ! L’apport du collectif peut résider dans le recours à des méthodes de traitement de la complexité (comme le datajournalisme pour YouPress). Il peut également intervenir en aval dans la prise en charge de l’épuisement professionnel, du burn-out et des syndromes post-traumatiques.
Au-delà du goût pour l’expérimentation, plusieurs collectifs revendiquent une volonté d’innovation journalistique et éditoriale qui les pousse à s’ouvrir à d’autres professions, notamment artistiques, tels que auteurs, graphistes, documentaristes, vidéastes… Ce sera constitutif et permanent pour le Collectif Toute Ressemblance, dont c’est le principe même, ou ponctuel pour la réalisation d’un projet de BD, de film, etc., pour Splann ! ou encore Les Ronces. À la clé, plusieurs collectifs ou membres de collectifs vont effectuer des résidences avec des compagnies théâtrales (Champ Libre Occitanie), publier des livres (We Report), réaliser des films, des expositions (Hors cadre), ouvrant tout un champ d’activités hors médias, dans lequel l’éducation aux médias et à l’information (EMI) tient une place importante (La Baraque).
Surtout des femmes journalistes
Même en l’absence de recensement, une large surreprésentation des femmes dans la composition des collectifs de journalistes se fait jour. Des collectifs font le choix explicite d’être exclusivement féminins, à l’image des Journalopes ou de Tu piges, alors que d’autres le seront par les circonstances, comme Champ Libre Occitanie ou Les Ronces. De même, ce sont plutôt des candidates qui souhaitent rejoindre ces collectifs. Il est également frappant que les enquêtes surreprésentent des sujets traitant de la situation des femmes, comme le féminicide. Faute de travaux portant explicitement sur le sujet, les explications souvent avancées au sein des collectifs mettent en avant une disposition des journalistes femmes à l’entraide, l’importance donnée aux sujets plutôt qu’à leurs auteures – leurs confrères masculins étant davantage, à leurs yeux, motivés par la reconnaissance individuelle et la compétition pour leurs carrières.
Accueillir, former, se renouveler avec de jeunes journalistes
La fluidité des parcours conduit à des départs réguliers, momentanés ou définitifs, au sein des collectifs, d’où un appel d’air en direction de jeunes journalistes. Des collectifs de jeunes (Enketo) se créent parfois dès l’école (Gratte-Papiers) ou à la sortie de celle-ci (YouPress), souvent éphémères. Intervient à ce niveau un certain nombre d’initiatives de collectifs concernant la formation spécifique à l’emploi à la pige, à l’image du mentorat de jeunes journalistes (Extra Muros, Presse Papiers, Splann !), avec le rôle pris dans la construction d’un réseau de mentors. Marjolaine Koch d’Extra Muros coordonne l’activité d’une quarantaine de mentors volontaires, pour deux cents candidats en 2025. D’autres organisent plus simplement des modules de formation (YouPress) qui pourront générer de nouvelles recrues.
Produits de la mutation des modèles économiques
En lien direct avec la fragilisation de l’activité d’une part croissante de journalistes et avec la progression régulière de la précarité, à commencer chez les jeunes, les collectifs de journalistes sont largement le produit de l’évolution des modèles économiques des médias. La pige, tout comme la « zone grise » de l’emploi des journalistes ne donnant pas accès à la carte de presse, mais également l’accumulation des CDD, la multiplication de tâches répétitives de retraitement d’une information déjà disponible, voire reprise des réseaux sociaux, interviennent alors que l’économie des médias traditionnels fléchit face aux coups de boutoir des plateformes numériques, avec le prélèvement massif des ressources publicitaires et l’imposition d’un modèle de la gratuité. Les médias publics eux-mêmes recourent largement à l’emploi précaire, comme le montre dans sa thèse Alexia Capuccio (voir La rem n°72, p.101), pour Radio France. Les nouveaux producteurs d’information reposent sur un modèle économique recourant à la précarité, comme le montre l’étude réalisée par le SPIIL (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne) auprès de ses adhérents, avec près de 68 % de précaires parmi les journalistes4.
Le poids de telles tendances, appelées à perdurer, voire à s’amplifier, conduit à envisager la probabilité d’une multiplication des collectifs. D’autant que l’alternative fondée sur une information de fond, plus complexe, originale, rémunérée par abonnement, qui correspond à un public bien précis, produit un appel d’air pour des équipes de professionnels regroupées avec l’objectif de pratiquer cette approche journalistique, prêtes à consentir une certaine frugalité dans la vie personnelle. Au moment où les rédactions n’ont plus les moyens humains du long, du fond ou du complexe, les collectifs prennent le relais, pouvant aller jusqu’à la mise à disposition de contenus « gratuits » pour les rédactions, à l’image de Splann ! (avec un financement à 75 % par les donateurs) ou encore de Hors Cadre consacré à l’extrême droite et financé par le Fonds pour la presse libre (FLP).
Au regard des tendances qui se dégagent de cette observation des collectifs et des conditions économiques qui les produisent et les rendent possibles, une forme d’écosystème advient, favorisant leur émergence et leur viabilité. Celui-ci repose sur un faisceau de facteurs :
- La croissance de la précarité réelle (au-delà des chiffres de la CCIPJ) ;
- Le rejet du travail au sein de rédactions jugées trop verticales, dominé par le flux, la répétitivité, l’intensification, le hors sol ;
- La priorité donnée au sens et au contenu de l’activité plutôt qu’à la rémunération ;
- La croissance de la demande d’une information de fond par un public limité, mais effectif, soit des médias de niches et des stratégies basées sur l’abonnement ;
- Le développement d’activités à la marge de l’information et des médias : EMI, formation, expositions, livres, documentaires, projets artistiques basés sur l’information ;
- Le transfert du risque sur les journalistes eux-mêmes (notamment pour les projets collectifs lourds) : physiques, psychologiques, santé, économiques, juridiques (procédures bâillons).
- Hormis l’article de Tom Sallembien, « We Report, YouPress, Enketo… Ces journalistes qui jouent collectif », La revue des médias, ina.fr, 1er juin 2025.
- Delporte Christian, Les journalistes en France. 1880-1950, Le Seuil, 1999.
- Charon Jean-Marie, Degand Amandine, « Lorsque les jeunes journalistes interrogent "l’actu"», telos-eu.com, 29 mai 2024.
- Les Assises sur l’utilité du journalisme, « Baromètre 2025 ViaVoice », journalisme.com, 10 mars 2025.