Les créateurs de contenu : les nouveaux visages de l’information à l’ère des réseaux sociaux
L’apparition des réseaux sociaux a transformé en profondeur le paysage médiatique, modifiant la manière dont l’information est produite, diffusée et consommée. Parmi les nouvelles figures qui ont émergé, les créateurs de contenu numérique – souvent appelés « influenceurs » – jouent un rôle de plus en plus central dans la production et la diffusion de l’information1.
Qu’ils soient suivis par des millions d’abonnés ou qu’ils s’adressent à des communautés plus restreintes et engagées, les créateurs de contenu insufflent un vent de renouveau dans l’écosystème de l’information en démocratisant l’accès à celle-ci. En rendant les contenus à la fois informatifs et divertissants, ces figures médiatiques facilitent l’engagement de publics souvent éloignés des médias traditionnels. Cependant, cette montée en puissance des influenceurs s’accompagne de défis majeurs, tant en termes de responsabilité et de lutte contre la désinformation que de dilution des frontières avec le journalisme, intensifiant ainsi la concurrence avec les professionnels de l’information.
Quand les créateurs de contenu investissent le champ médiatique
Le rôle des influenceurs ne se limite plus à la promotion de marques ou de produits. Certains s’engagent dans des activités journalistiques et sont même devenus des relais d’information et d’opinion, jouant un rôle majeur dans la sphère médiatique. Aux États-Unis, cette tendance s’est illustrée de façon marquante lors de la Convention nationale démocrate, où des influenceurs, invités en nombre égal à celui des journalistes, ont été considérés sur un pied d’égalité avec ces derniers pour couvrir et diffuser les messages de la candidate Kamala Harris, tout en mobilisant les jeunes électeurs2. Ce choix stratégique témoigne d’une volonté de toucher une génération qui s’informe principalement via les réseaux sociaux.
En France, des personnalités politiques suivent une démarche similaire en se tournant vers des créateurs tels que Hugo Travers, alias HugoDécrypte. Depuis ses débuts sur YouTube, il est désormais à la tête de son propre média, reconnu pour ses vidéos explicatives sur l’actualité, et il a franchi un cap en diffusant ses interviews de personnalités sur France 23. Grâce à son approche pédagogique et son langage accessible, il parvient à capter l’attention d’un public jeune, souvent désengagé des médias traditionnels.
Former et responsabiliser les producteurs d’information
Si les créateurs de contenu occupent désormais une place centrale dans le paysage médiatique, leur rôle implique également une grande responsabilité. Une étude récente de l’Unesco intitulée « Behind The Screens »4, menée auprès de 500 créateurs dans 45 pays, révèle que près des deux tiers des créateurs de contenu partagent des informations sans procéder à une vérification rigoureuse des faits et 42 % des répondants considèrent que le principal indicateur est le nombre de mentions « J’aime » et de « partages » qu’un article a reçus sur les réseaux sociaux.
L’enquête révèle un manque de sensibilisation des créateurs de contenu aux cadres réglementaires et aux normes internationales : 59 % ne les connaissent pas ou n’en ont qu’une connaissance limitée. De plus, si 56,4 % des répondants savent que des programmes de formation leur sont destinés, seuls 13,9 % d’entre eux y ont effectivement participé. Cette méconnaissance juridique les expose à des risques légaux, pouvant aller jusqu’aux poursuites dans certains pays, et limite leur capacité à se défendre contre les abus en ligne. Par exemple, 32,3 % des créateurs ont été ciblés par des discours de haine, mais seuls 20,4 % les ont signalés aux plateformes, illustrant une sous-utilisation des mécanismes de protection existants.
Toutefois, l’étude met en avant une forte volonté d’amélioration de la part des créateurs. En effet, 73 % des personnes interrogées souhaitent suivre une formation pour renforcer leurs compétences en vérification des sources et en lutte contre la désinformation. Cette prise de conscience, un signal encourageant, a conduit l’Unesco et le Knight Center for Journalism in the Americas à lancer une formation mondiale gratuite à destination des créateurs de contenu et des journalistes5. Disponible en ligne dans quatre langues (anglais, espagnol, portugais et français), elle s’intitule « Comment devenir une voix de confiance sur internet ».
L’objectif ? Les sensibiliser à leur rôle dans l’écosystème de l’information et les outiller pour devenir des vecteurs d’information fiables, mais également pour lutter contre la désinformation, les discours de haine et les dérives de l’intelligence artificielle. La formation ambitionne aussi d’être une plateforme d’échange entre les journalistes et les créateurs de contenu afin de promouvoir les collaborations entre les deux professions.
Journalisme et influence : deux mondes en convergence ?
Les relations entre journalistes et créateurs de contenu restent complexes. Pendant longtemps, les rédactions traditionnelles ont hésité à collaborer avec des influenceurs, estimant que la légitimité et la crédibilité d’une activité journalistique reposent sur une formation appropriée et sur une distinction entre les médias et les créateurs de contenus sur les réseaux sociaux. Pourtant, l’évolution rapide du paysage médiatique modifie cette dynamique. Aujourd’hui, en particulier parmi les jeunes générations, l’information circule principalement via des plateformes numériques où des créateurs rendent les sujets, même complexes, plus accessibles et attractifs.
Un exemple récent de cette convergence entre médias traditionnels et créateurs de contenu est l’arrivée à France Inter de Gaspard G – créateur initialement connu pour ses vidéos YouTube sur l’actualité et la politique – pour animer une chronique hebdomadaire6. Cela témoigne de la reconnaissance croissante des influenceurs comme des acteurs légitimes du paysage médiatique, capables de rapprocher les médias classiques de nouvelles audiences.
Les journalistes traditionnels ont un rôle clé à jouer dans ce rapprochement : en partageant leurs compétences en matière de vérification des faits et de rigueur journalistique, ils peuvent contribuer à professionnaliser le travail des influenceurs. Justine Reix, journaliste indépendante, accompagne depuis plusieurs années des créateurs de contenu comme Squeezie, HugoDécrypte, Simon Puech, puis Charles Villa pour les aider à professionnaliser leurs vidéos et à appliquer des méthodologies journalistiques7. Cette collaboration montre le potentiel d’un rapprochement entre deux mondes longtemps perçus comme opposés.
Une opportunité pour renforcer la confiance dans l’information
Les créateurs de contenu ont compris l’importance d’établir une relation de confiance avec leur audience8. En partageant leur compétence, en répondant directement aux commentaires et en interagissant ouvertement avec les critiques, ils parviennent à créer des liens étroits avec leur communauté. En revanche, les médias traditionnels peinent souvent à développer ces connexions personnelles. Les journalistes, bien qu’ils bénéficient d’une crédibilité institutionnelle, sont souvent limités dans leur capacité à dialoguer directement avec le public. De plus, la rigueur journalistique demeure souvent invisible aux yeux du grand public, alors qu’elle pourrait contribuer à combler le fossé de la méfiance
qui se creuse.
Les créateurs de contenu, qui opèrent généralement sans structure de soutien, s’appuient sur des pratiques plus transparentes et axées sur l’interaction directe avec leur audience, parvenant ainsi à éveiller l’intérêt de la jeunesse pour l’information tout en établissant une relation de confiance. Il devient donc essentiel pour les journalistes, ou pour les médias qui les emploient, de repenser leurs stratégies de communication en s’inspirant des méthodes des créateurs de contenu. En cultivant des relations plus proches et visibles avec leur public, ils pourraient non seulement restaurer la confiance qui leur fait défaut, mais également créer un véritable dialogue avec ceux qu’ils cherchent à informer.
Vers un écosystème de l’information plus intègre
Pour construire un écosystème médiatique plus fiable et intègre, il est crucial de reconnaître le rôle central des créateurs de contenu tout en les soutenant activement dans le renforcement de leurs compétences. Cela passe par la mise en place de programmes de formation dédiés, qui les sensibilisent à la vérification des faits, aux normes éthiques et aux responsabilités de la communication numérique. Ces lacunes mettent en évidence l’urgence d’une éducation aux médias et à l’information à grande échelle, particulièrement à une époque où chacun a le potentiel de devenir créateur de contenu, afin de mieux comprendre ses droits et devoirs dans l’environnement numérique.
En parallèle, l’élaboration d’un code de conduite spécifique aux créateurs de contenu devient indispensable pour les responsabiliser tout en créant un espace numérique plus sûr et transparent. Ce cadre doit définir des règles strictes, en particulier concernant la vérification des informations, la transparence des partenariats commerciaux et la lutte contre la désinformation et les discours de haine.
Toutefois, l’autorégulation seule ne suffit pas. Il est essentiel de mettre en place des mécanismes de soutien pour accompagner les créateurs dans leur activité, notamment par l’accès à des ressources juridiques, à des outils pédagogiques, à des systèmes de protection face aux pressions commerciales et aux abus en ligne. Il est également nécessaire de créer des plateformes d’échange spécifiques aux créateurs, tout en les incluant dans celles déjà existantes, afin qu’ils puissent faire entendre leur voix sur des enjeux mondiaux, comme la gouvernance des plateformes numériques.
Sources :
- Newman Nic, « What do we know about the rise of alternative voices and news influencers in social and video networks? », Reuters Institute, June 17, 2024.
- Kelly Stephanie, « At DNC, influencers battle for journalists for space and access », Reuters, August 21, 2024.
- Vasseur Victor, « De YouTube à France 2 : comment Hugo Travers a conquis le web, et maintenant la télé, avec ses vidéos d’actu », Radio France, 28 octobre 2023.
- Ha Louisa, « Behind the screens: insights from digital content creators. Understanding their intentions, practices and challenges », Unesco, December 2024.
- Unesco et Knight Center for Journalism in the Americas, « Comment devenir une voix de confiance sur internet », formation, November 2024.
- France Inter, « Gaspard G rejoint France Inter », communiqué de presse, 27 novembre 2024.
- Interview de Justine Reix, « Elle écrit les vidéos de Squeezie, HugoDécrypte et Charles Villa », Hupster, 20 janvier 2025.
- Angwin Julia, « The Future of Trustworthy Information: Learning from Online Content Creators », Shorenstein Center, December 9, 2024.