Les trois modèles de surveillance Big Brother, panoptique et agencements

La surveillance est désormais partout. Elle s’invite dans les rues de Paris pendant les Jeux olympiques de 2024, où des caméras assistées par l’IA surveillent les foules. Elle s’immisce dans nos smartphones, comme l’a révélé l’affaire Pegasus, quand des journalistes et des responsables politiques découvrent que leurs appareils peuvent être transformés en mouchards numériques. Elle irrigue la politique électorale, à l’image de Cambridge Analytica, qui a exploité les données de millions d’utilisateurs pour influencer le vote (voir La rem n°48, p.90). Elle définit l’économie numérique : les plateformes collectent ce que nous regardons, où nous cliquons, ce que nous achetons – non seulement pour analyser, mais pour anticiper et orienter nos décisions. Ce qui change aujourd’hui, c’est moins la présence de caméras que l’industrialisation des traces : la datafication transforme gestes, déplacements et interactions en signaux exploitables, reconfigurant notre rapport au regard qui surveille.

SI LA SURVEILLANCE PARAIT GENERALISEE ET OMNIPRESENTE, ELLE RESTE DIFFICILE A CERNER

Si la surveillance paraît généralisée et omniprésente, elle reste difficile à cerner. Elle ne se réduit pas à une seule forme. Parfois, elle se déploie comme un pouvoir autoritaire et centralisé ; elle peut aussi s’opérer par discipline, normalisation et autocontrôle ; ou encore surgir comme un réseau fluide d’acteurs, de technologies et de données. Pour la saisir conceptuellement, trois modèles ont résisté au temps : Big Brother, panoptique, agencements/assemblages. Chacun fournit un prisme différent, mais ces trois figures continuent de s’entrelacer – en tension parfois, en chevauchement souvent – dans les régimes contemporains de surveillance et, ensemble, ils aident à lire la complexité actuelle.

LA MATERIALITE ET LA POLITIQUE DE CET ATTELAGE ÉTAT-PLATEFORMES, DESORMAIS CONSTITUTIF DES REGIMES CONTEMPORAINS DE SURVEILLANCE

Loin d’être exclusifs, ces trois modèles servent de clé de lecture des dispositifs de surveillance souvent opaques. Afin de lier théorie et actualité, des cas emblématiques tels que Snowden, Paris 2024, Cambridge Analytica et Pegasus illustrent cette présentation des contours théoriques de chacun des trois modèles et l’exploration de leurs combinaisons.

Big Brother : la surveillance oppressive

Popularisé par George Orwell dans son roman 19841, Big Brother évoque un monde où l’État surveille en permanence ses citoyens, traquant la moindre déviation par un œil centralisé et oppressif. Plus qu’un personnage, Big Brother est devenu une métaphore universelle : celle de la surveillance verticale, imposée d’en haut, et indissociable d’une logique de contrôle autoritaire. Dans l’imaginaire contemporain, Big Brother reste le raccourci le plus parlant pour désigner une surveillance centralisée et coercitive. Depuis Orwell, l’image d’un pouvoir qui voit tout, des écrans omniprésents aux fichiers policiers, sert d’alerte contre les dérives autoritaires.

AUJOURD’HUI, L’EMBLEME A CHANGE DE FIGURE : MOINS LA MATRAQUE D’UN MINISTERE QUE LES FLUX INVISIBLES DE CAPTEURS, DE METADONNEES ET DE CENTRES DE CALCUL

Aujourd’hui, l’emblème a changé de figure : moins la matraque d’un ministère que les flux invisibles de capteurs, de métadonnées et de centres de calcul. Mais la logique de domination – un regard qui impose et dissuade – demeure. À la suite des attentats du 11 septembre 2001, et au nom de la lutte contre le terrorisme, les États-Unis ont adopté le Patriot Act, qui élargissait considérablement les pouvoirs de surveillance des agences fédérales. Les fuites, en 2013, d’Edward Snowden, ancien consultant de la NSA (National Security Agency), ont révélé que les programmes comme PRISM permettaient à l’agence américaine d’accéder aux communications de millions de citoyens à travers le monde, souvent en collaboration avec les géants du numérique. Les premiers articles publiés par The Guardian et The Washington Post ont fait l’effet d’une déflagration, dévoilant au grand jour l’existence d’une surveillance de masse planétaire2. En France, Le Monde a immédiatement relayé ces révélations, soulignant le défi lancé par Snowden à l’administration Obama3.

LE TOURNANT SNOWDEN A AINSI RENDU LA LOGIQUE ORWELLIENNE TANGIBLE A L’ERE NUMERIQUE

Entre surveillance publique et collecte privée, les révélations de Snowden ont montré que les frontières s’effacent. Les États recourent aux données détenues par les plateformes, tandis que ces dernières trouvent un intérêt à coopérer, volontairement ou non. Le tournant Snowden a ainsi rendu la logique orwellienne tangible à l’ère numérique. Les documents révélés par Snowden ont montré l’ampleur d’une surveillance de masse pratiquée par la NSA (et ses partenaires) et sa profonde interpénétration avec l’écosystème des grandes plateformes. C’est précisément ce que souligne David Lyon4 : les révélations n’exposent pas simplement des excès isolés, elles dévoilent l’architecture d’un régime de surveillance adossé à la datafication généralisée et aux coopérations (contractuelles, techniques, juridiques) entre agences publiques et entreprises privées. Dans cette perspective, Big Brother n’est plus seulement l’État ; il est l’État branché à des infrastructures industrielles et commerciales de collecte et d’analyse des données. David Murakami Wood, figure centrale des études sur la surveillance, met l’accent – dans le sillage de Snowden – sur la fusion des logiques publique et privée : non pas deux mondes séparés, mais un continuum fonctionnel où les flux de données, les techniques d’interception et les standards de sécurité circulent sans couture entre agences d’État et entreprises. C’est cette alliance entre les surveillances étatique et privée que la littérature retient comme la leçon politique majeure de l’affaire : elle normalise un complexe de surveillance où l’autorité publique mobilise (ou détourne) des infrastructures marchandes et où les entreprises s’alignent sur des demandes souveraines sous couvert de conformité ou de sécurité nationale.

UN CONTINUUM FONCTIONNEL OU LES FLUX DE DONNEES, LES TECHNIQUES D’INTERCEPTION ET LES STANDARDS DE SECURITE CIRCULENT SANS COUTURE ENTRE AGENCES D’ÉTAT ET ENTREPRISES

Historiquement, le modèle Big Brother renvoie à une centralité institutionnelle (État, police, renseignement, etc.) et à une chaîne de commandement claire. Dans sa version contemporaine, la centralité ne disparaît pas : elle se recompose. Les États conservent des pouvoirs décisifs (mandats, lois d’exception, accès aux réseaux, exigences de conservation), mais ils s’adossent à des acteurs techniques privés qui produisent en continu la matière première de la surveillance : logs, graphes sociaux, historiques de localisation, profils publicitaires. Cette verticalité recomposée s’appuie sur des obligations légales (accès aux données, conservation), sur des clauses de confidentialité et sur des interfaces techniques qui rendent la surveillance juridiquement autorisée mais socialement peu visible. C’est ce couplage qui a pris corps avec le Patriot Act, suite au 11 septembre, puis a reçu l’indispensable « preuve par les documents » grâce à Snowden, comme l’ont noté de nombreux chercheurs5.

Les échos contemporains du modèle sont multiples. En Chine, par exemple, le système de crédit social repose sur une collecte massive de données (achats, déplacements, comportements en ligne) pour attribuer une note de fiabilité à chaque citoyen. Cette note peut ensuite conditionner l’accès à certains services ou à des opportunités sociales et professionnelles. La logique réapparaît aussi dans les relations entre États et entreprises privées. Les systèmes de scoring social (ou projets assimilés) articulent injonctions politiques et infrastructures privées ; les coopérations public/privé dans l’écoute des réseaux, dans l’accès aux métadonnées ou dans la modération assistée par les plateformes soutiennent une capacité d’atteinte sans précédent à la vie privée ; les Jeux olympiques, les grands événements et les politiques de sécurité urbaine s’appuient sur des architectures vidéonumériques centralisées. À chaque fois, l’axe Big Brother se manifeste par la hiérarchie et l’asymétrie : ceux qui surveillent disposent d’un monopole de l’information mobilisable ; ceux qui sont surveillés n’ont ni visibilité, ni recours effectif.

Sur le plan normatif, Big Brother reste un modèle d’alerte : il rappelle que la surveillance étatique, même justifiée par la sécurité, doit être bornée par des garanties effectives (contrôle juridictionnel, transparence, minimisation, proportionnalité). Mais l’après-Snowden montre que ces garde-fous sont d’autant plus difficiles à exercer que l’appareil est hybride : archives chez des acteurs privés, procédés opaques d’interception, clauses de confidentialité, et mutualisation internationale. C’est précisément la raison pour laquelle les analyses des chercheurs comme David Lyon, David Murakami Wood et Steve Wright demeurent essentielles : elles documentent la matérialité et la politique de cet attelage État-plateformes, désormais constitutif des régimes contemporains de surveillance.

Enfin, si Big Brother ne suffit pas, à lui seul, pour comprendre la diversité des surveillances d’aujourd’hui, il offre un repère indispensable : celui de l’oppression institutionnelle et de la verticalité du pouvoir. Loin d’être une image figée du XXe siècle, le Big Brother continue de structurer notre imaginaire collectif et nos débats politiques. Chaque fois qu’un gouvernement met en place un système intrusif, chaque fois qu’une entreprise collabore avec les services de renseignement pour capter nos vies numériques, le spectre d’Orwell resurgit.

Panoptique : la surveillance disciplinaire

Si le Big Brother incarne la contrainte autoritaire imposée d’en haut, le panoptique, lui, décrit une modalité plus subtile : la surveillance intériorisée, qui pousse les individus à se discipliner eux-mêmes. L’image nous vient de l’architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste anglais, Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle, mais c’est Michel Foucault qui l’a élevée au rang de modèle théorique dans le célèbre Surveiller et punir. Foucault y résume la logique par la formule suivante : « Il est vu, mais il ne voit pas ; objet d’une information, jamais sujet dans une communication. »6 Dans la prison panoptique, chaque détenu est potentiellement observable à tout moment, sans jamais savoir s’il l’est effectivement. Ce doute permanent entraîne une modification des comportements : chacun se conforme, par précaution. Autrement dit, la surveillance agit comme un régime d’attention : le possible suffit à produire l’effet, l’incertitude remplaçant l’œil du gardien. La surveillance ne se limite plus au regard menaçant d’un surveillant ; elle est incorporée par le surveillé lui-même, qui devient le premier agent de son assujettissement, c’est-à-dire de sa propre soumission intériorisée au pouvoir. Pour Foucault, cette logique ne s’arrête pas aux prisons. Elle irrigue toute une série d’institutions modernes – écoles, casernes, hôpitaux, usines –, où le contrôle repose moins sur la force que sur l’organisation des regards, des rythmes et des espaces. Elle met en place ce que Foucault appelle des « sociétés disciplinaires » : un pouvoir qui s’exerce en façonnant les corps et les conduites par une surveillance diffuse et constante.

Aujourd’hui, la figure panoptique a quitté les murs des institutions pour se projeter dans l’espace numérique et urbain. Les dispositifs de suivi biométrique des employés, la surveillance des frappes clavier dans certains bureaux, ou encore les outils d’algorithmic management dans les entrepôts d’Amazon traduisent cette même logique : l’autocontrôle imposé par l’éventualité d’être observé ou mesuré en permanence.

LA FIGURE PANOPTIQUE A QUITTE LES MURS DES INSTITUTIONS POUR SE PROJETER DANS L’ESPACE NUMERIQUE ET URBAIN

De même, la généralisation de la vidéosurveillance intelligente illustre un panoptisme à l’échelle de la ville. En France plus précisément, les Jeux olympiques de Paris 2024 en ont fourni un exemple emblématique. À la faveur de la loi exceptionnelle n° 2023-380, l’État a autorisé l’expérimentation de systèmes de vidéosurveillance algorithmique (VSA), censés détecter des comportements suspects dans l’espace public. Le dispositif, déployé dans les gares, les fan zones et aux abords des stades, repose sur une idée panoptique : peu importe que chaque individu soit effectivement suivi en temps réel ; le simple fait de savoir que des caméras intelligentes scrutent les flux induit un ajustement des conduites. Dans ce cadre, les tableaux de bord, les seuils d’alerte et les scores de performance deviennent des miroirs disciplinaires : chacun s’ajuste à son indicateur comme s’il était observé à chaque instant. Comme le notaient plusieurs observateurs, cette vigilance intériorisée s’étendait au-delà des Jeux, posant la question d’une normalisation de ces technologies dans la vie urbaine quotidienne7.

Le modèle panoptique nous montre donc que la surveillance n’est pas seulement une affaire de coercition externe, mais agit souvent à travers la discipline intériorisée, en façonnant des sujets qui se régulent eux-mêmes. Cette dimension est importante pour comprendre pourquoi la surveillance contemporaine ne se limite pas à des dispositifs spectaculaires (comme Pegasus ou les révélations Snowden), mais se loge aussi dans des pratiques banales, routinières, parfois invisibles, qui organisent nos gestes quotidiens et nos interactions.

Agencements : la surveillance décentralisée

Si Big Brother met en scène l’oppression verticale et si le panoptique révèle l’intériorisation disciplinaire, un troisième modèle décrit la forme la plus contemporaine de la surveillance : celle des agencements ou assemblages. Ici, il n’est plus question d’un œil unique (Big Brother) ni d’une tour centrale (le panoptique), mais de réseaux mouvants, de données qui circulent et de dispositifs connectés. Le philosophe Gilles Deleuze8 annonçait déjà le passage des sociétés disciplinaires vers un monde où le pouvoir se diffuse par modulation continue. Les moules fermés (prison, école, usine, etc.) cèdent la place à des mécanismes fluides, codés, qui suivent les individus à travers les espaces et les temps. Avec Félix Guattari, il avait proposé l’image du rhizome : une structure sans centre, qui s’étend horizontalement, où chaque point peut se relier à d’autres9.

L’AUTOCONTROLE IMPOSE PAR L’EVENTUALITE D’ETRE OBSERVE OU MESURE EN PERMANENCE

Inspirés par les idées de Deleuze et Guattari, les chercheurs Kevin Haggerty et Richard Ericson forgent, en 2000, l’un des concepts les plus cités dans le champ des surveillance studies : « surveillant assemblage », que l’on pourrait traduire par « agencements surveillants ». Il s’agit de la convergence de technologies et de pratiques qui s’entrelacent pour former un tissu complexe de surveillance. Ces assemblages déterritorialisent les fragments d’identité – numéros de carte bancaire, historiques de navigation, données biométriques, géolocalisations – pour les reconfigurer dans des bases de données où ils deviennent exploitables et interconnectés. Les assemblages opèrent par décomposition/recomposition des identités en « doubles numériques » (data doubles) connectables10 ; le pouvoir n’est plus un point, mais une circulation. L’exemple le plus frappant reste le scandale Cambridge Analytica, en 2018 (voir supra). Des données personnelles de dizaines de millions d’utilisateurs de Facebook ont été extraites via une application tierce, puis agrégées à d’autres sources pour établir le profil des électeurs et cibler des messages politiques sur mesure.

LA CONVERGENCE DE TECHNOLOGIES ET DE PRATIQUES QUI S’ENTRELACENT POUR FORMER UN TISSU COMPLEXE DE SURVEILLANCE

Cette affaire, révélée conjointement par The Guardian et The New York Times, illustre bien la logique : pas de tour panoptique, mais une constellation d’applications, de plateformes et d’algorithmes qui, combinés, produisent un dispositif d’influence massif. Autre illustration : le Projet Pegasus. L’enquête collaborative menée par The Guardian, Le Monde, The Washington Post et d’autres médias a révélé que le logiciel espion de la société israélienne NSO avait permis à des États de pirater des smartphones de journalistes, d’opposants et de militants. Ici encore, l’assemblage est manifeste : un acteur privé développe un outil intrusif, des gouvernements l’achètent et l’utilisent, les infrastructures télécoms servent de support, et les vies personnelles (et politiques) deviennent accessibles à distance. Ce n’est pas la toute-puissance d’un acteur, mais la compatibilité entre acteurs (API, marchés, contrats, standards) qui fait la force des assemblages : une infrastructure relationnelle plutôt qu’une tour.

PAS DE TOUR PANOPTIQUE, MAIS UNE CONSTELLATION D’APPLICATIONS, DE PLATEFORMES ET D’ALGORITHMES QUI, COMBINES, PRODUISENT UN DISPOSITIF D’INFLUENCE MASSIF

Ces cas montrent que la surveillance contemporaine est distribuée, rhizomatique, et inscrite dans des chaînes techniques et économiques mondialisées. Elle opère par circulation et recombinaison de données, plutôt que par un contrôle linéaire. Le modèle des assemblages éclaire ainsi la face la plus actuelle de la surveillance : celle qui imprègne la publicité ciblée, les systèmes de scoring, la police prédictive, et plus largement tout le régime du « capitalisme de surveillance »11. Dans ce contexte, la surveillance n’est pas seulement un outil de l’État ou un mécanisme disciplinaire ; elle est devenue un moteur économique et politique, structurant nos interactions numériques et nos démocraties.

Trois modèles complémentaires

Ainsi, chacun des trois modèles éclaire une facette de la surveillance : l’oppression verticale de Big Brother, la discipline intériorisée du panoptique, la fluidité distribuée des assemblages. Mais, à l’épreuve des pratiques contemporaines, ces logiques ne se succèdent pas simplement dans le temps : elles s’entrelacent, se renforcent, parfois dans un même dispositif.

LA SURVEILLANCE [...] EST DEVENUE UN MOTEUR ECONOMIQUE ET POLITIQUE, STRUCTURANT NOS INTERACTIONS NUMERIQUES ET NOS DEMOCRATIES

L’exemple des Jeux olympiques de Paris 2024 en est une illustration saisissante. Le déploiement de la vidéosurveillance algorithmique relève d’abord du registre Big Brother : un État qui justifie, au nom de la sécurité nationale et de l’ordre public, la mise en place d’un dispositif exceptionnel et intrusif. Mais la logique panoptique était tout aussi présente : la simple conscience de la présence de caméras intelligentes suffisait à induire une forme d’autocensure, de vigilance intériorisée dans les comportements quotidiens. Enfin, l’infrastructure elle-même fonctionnait comme un assemblage : un réseau d’acteurs publics et privés (ministères, start-up, prestataires technologiques, etc.), d’algorithmes et de bases de données connectées. Le scandale Cambridge Analytica dévoilait déjà ce chevauchement. Au cœur, on retrouve une logique d’assemblage : la collecte et l’agrégation de données issues de multiples plateformes, analysées à l’aide d’outils psychométriques. Mais l’objectif poursuivi – influencer les électeurs, manipuler leurs choix – relève d’une tentation bigbrothérienne : utiliser l’accès privilégié à l’information pour peser sur le cours démocratique. Dans le même temps, l’affaire révèle un ressort panoptique, puisque des millions d’utilisateurs se sont mis à réguler leur présence en ligne, à nettoyer leurs profils Facebook, conscients que leurs traces pouvaient être exploitées. Le Projet Pegasus en 2021 a, lui aussi, mis en lumière la convergence des modèles. L’intrusion secrète dans les smartphones de journalistes et d’opposants relève du registre Big Brother : des États utilisant une technologie pour contrôler et neutraliser des individus jugés menaçants. Mais la dimension assemblage est tout aussi centrale : sans les infrastructures globalisées des télécoms, sans la coopération implicite des plateformes, sans l’intermédiation d’une société privée (NSO), le système n’aurait pas pu fonctionner. Enfin, l’effet panoptique n’est pas négligeable : savoir que son téléphone pourrait être compromis suffit à générer de l’autocensure et une surveillance de soi.

LE MOTEUR ECONOMIQUE DU CAPITALISME CONTEMPORAIN REPOSE SUR L’EXPLOITATION PREDICTIVE DE NOS COMPORTEMENTS

Ces exemples démontrent ce que soulignent plusieurs chercheurs s’inscrivant dans le domaine des surveillance studies – un domaine de recherche interdisciplinaire à part entière, né dans les années 1990 autour de la figure de David Lyon et de la revue Surveillance & Society, qui analyse les formes, les technologies et les implications sociales du regard surveillant. Ils insistent sur l’existence d’une surveillance aujourd’hui omniprésente et généralisée, mais aussi diffuse, décentralisée, souvent invisible. Ils parlent de la normalisation de ces dispositifs, qui passent sous le seuil de notre attention tout en façonnant nos conduites, et rappellent que le moteur économique du capitalisme contemporain repose sur l’exploitation prédictive de nos comportements12. D’autres chercheurs dans ce domaine montrent que les imaginaires et les discours médiatiques – films, séries, récits journalistiques – contribuent à représenter et à banaliser ces pratiques, participant eux-mêmes au tissu des surveillant assemblages13.

En ce sens, aucun modèle, pris isolément, ne suffit à définir la surveillance contemporaine. Mais chacun reste indispensable pour comprendre une réalité hybride, où l’autoritarisme étatique, la discipline intériorisée et les assemblages distribués se chevauchent et se recombinent sans cesse. Comprendre Paris 2024, Cambridge Analytica, Pegasus, ou encore les multiples scandales de la décennie numérique, suppose de jongler entre ces grilles de lecture. L’autoritarisme de l’État, l’autodiscipline des sujets et la fluidité des réseaux s’entrelacent dans des régimes hybrides qui représentent ce que David Lyon appelle la « nouvelle surveillance ». C’est pourquoi ces modèles offrent aux publics, aux journalistes, aux responsables politiques et aux juristes des clés de lecture pour décrire, questionner et contester des dispositifs, lesquels, à défaut, risqueraient de paraître trop techniques, trop complexes, et surtout trop invisibles.

  1. George Orwell, 1984, London, Secker & Warburg, 1949.
  2. Greenwald Glenn, « NSA collecting phone records of millions of Verizon customers daily », theguardian.com, June 6, 2013. Gellman Barton, Poitras Laura, « U.S., British intelligence mining data from nine U.S. Internet companies in broad secret program », washingtonpost.com, June 6, 2013.
  3. Lesne Caroline, « Révélations Snowden : Le "lanceur d’alerte" qui défie Barack Obama », lemonde.fr, 10 juin 2013.
  4. Lyon David, Surveillance after Snowden, Cambridge, Polity Press, 2015.
  5. David, Surveillance after Snowden, op. cit. Wood David Murakami, Wright Steve, « Before and after Snowden », Surveillance & Society, 13(2), July 2, 2015, p. 132–138.
  6. Foucault Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975, p. 234.
  7. Donnelly Madeleine, « La vidéosurveillance algorithmique et la prédiction des comportements à risque lors de méga-événements : le cas des Jeux olympiques de Paris 2024 », raison.publique.fr, 21 juin 2024.
  8. Deleuze Gilles, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L’Autre Journal, n° 1, mai 1990.
  9. Deleuze Gilles, Guattari Félix, Mille plateaux, Éditions de Minuit, 1980.
  10. Haggerty Kevin D., Ericson Richard V., « The surveillant assemblage », British Journal of Sociology, 51(4), December 15, 2003, p. 605-622.
  11. Zuboff Shoshana, The age of surveillance capitalism. The fight for a human future at the new frontier of power, New York, PublicAffairs, 2019.
  12. Lyon David, Pandemic Surveillance, Cambridge, Polity Press, 2021. Marx Gary T., Windows into the soul. Surveillance and society in an age of high technology, Chicago, University of Chicago Press. Zuboff, The age of surveillance capitalism, op. cit.
  13. Wise J. Macgregor, Surveillance and film, New York, Bloomsbury Academic, 2016. Aïm Olivier, Les théories de la surveillance. Du panoptique aux Surveillance Studies, Armand Colin, 2020. Camila Pérez-Lagos, Ghassemi Mehdi, « Discours sur les risques autour de la vidéosurveillance algorithmique : la couverture médiatique des JOP 2024 », Études de communication, 1, 2025, p. 91-112.

Sources :

  • Greenwald Glenn, MacAskill Ewen, « NSA Prism program taps in to user data of Apple,
    Google and others », theguardian.com, June 6, 2013.
  • Cadwalladr Carole, Graham-Harrison Emma, « Revealed: 50 million Facebook profiles harvested for Cambridge Analytica in major data breach », theguardian.com, March 17, 2018.
  • Rosenberg Matthew, Confessore Nicholas, Cadwalladr Carole, « How Trump consultants exploited the Facebook data of millions », nytimes.com, March 17, 2018.
  • Kirchgaessner Stephanie, Lewis Paul, Pegg David, Cutler Sam, Lahkani Nina, « Revealed: Leak uncovers global abuse of cyber-surveillance weapon », theguardian.com, July 18, 2021.
  • Priest Dana, Timberg Craig, Mekhennet Souad, « Private Israeli spyware used to hack cellphones of journalists, activists worldwide », washingtonpost.com, July 18, 2021.
  • Leloup Damien, Untersinger Martin, « "Projet Pegasus" : révélations sur un système mondial d’espionnage de téléphones », lemonde.fr, 18 juillet 2021.