L’IMEC, en Belgique, nouvelle victime de la guerre des semi-conducteurs entre les États-Unis et la Chine

Sous la pression de l’administration américaine, qui cherche à restreindre l’accès de la Chine aux technologies de pointe, l’IMEC, en Belgique, reconnu comme le « laboratoire mondial des puces », est contraint de réduire drastiquement toute collaboration avec la Chine.

Tant dans le domaine spatial que dans celui de la physique des particules, la recherche scientifique transcende les tensions géopolitiques et les clivages nationaux – comme en témoignent la Station spatiale internationale (ISS), fruit d’une collaboration entre quinze pays et cinq agences spatiales partenaires, ou encore le Grand Collisionneur de hadrons (LHC) du CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) en Suisse, qui réunit des milliers de scientifiques d’une centaine de pays pour explorer les mystères de l’univers. La recherche et développement dans le domaine de l’ingénierie des micro- et nanotechnologies a longtemps pu bénéficier de cette collaboration scientifique mondialisée, l’ampleur des défis techniques et des investissements rendant quasiment indispensable cette coopération transfrontalière. Une puce électronique de dernière génération peut être conçue par une entreprise américaine, comme NVIDIA ou AMD, utiliser des architectures développées au Royaume-Uni, comme celle d’Arm, être fabriquée à Taïwan par TSMC, sur des machines conçues aux Pays-Bas par ASML, à partir de matières premières venant de Chine et de composants venant de Tokyo Electron, au Japon. Cette interdépendance crée une sorte de ligne de dissuasion économique qu’aucune nation n’a intérêt à rompre puisque chacune en constitue un maillon indispensable.

Au moins jusqu’à octobre 2022, lorsque l’administration Biden a instauré des contrôles à l’exportation d’une portée considérable, visant à couper l’accès de la Chine à ces technologies de pointe, tout en investissant et en subventionnant massivement la compétitivité du marché américain, que ce soit aux États-Unis ou à l’étranger. L’administration Biden a également su convaincre les Pays-Bas et le Japon de mettre en place des mesures similaires de contrôle à l’exportation, et notamment d’interdire tout commerce avec la Chine à l’entreprise néerlandaise ASML, leader mondial des machines de photolithographie aux ultraviolets extrêmes (EUV, Extreme Ultraviolet), indispensables à la gravure des puces les plus fines (voir La rem n°69-70, p.71), ainsi qu’à l’entreprise japonaise Tokyo Electron, l’un des plus grands fabricants mondiaux d’équipements de production de semi-conducteurs.

Cette déclaration de guerre économique date toutefois de mai 2019, sous l’administration Trump, lorsque le département américain du Commerce place le géant chinois Huawei sur sa Entity List, liste des entités avec lesquelles les entreprises américaines ont interdiction de traiter sans une autorisation spéciale (voir La rem n°64, p.79). Le gouvernement chinois, après avoir accusé l’administration Trump de « terrorisme technologique », a institué des contre-mesures parmi lesquelles des investissements massifs visant à atteindre l’autosuffisance dans l’industrie des semi-conducteurs, des restrictions à l’exportation de minéraux indispensables à la fabrication de semi-conducteurs – comme le gallium, dont elle assure 95 % de la production mondiale sous sa forme raffinée. Les entreprises chinoises se concentrent en outre sur le développement de technologies alternatives, notamment les puces moins avancées, dites Legacy Chips, afin de dominer ce segment du marché mondial, malgré les défis rencontrés. Cette escalade des tensions géopolitiques et commerciales entre les États-Unis et la Chine a profondément altéré la dynamique de cette coopétition mondiale, mélange de compétition et de coopération, au cœur de laquelle le Centre interuniversitaire de microélectronique en Belgique et son partenaire de longue date, ASML, ont dû choisir leur camp.

Fondé en 1984 au sein de l’Université catholique de Louvain, l’IMEC (Interuniversity Microelectronics Center) est devenu en quarante ans le plus grand centre de recherche et d’innovation indépendant au monde dans le domaine de la nanoélectronique et des technologies numériques. Il emploie plus de six mille collaborateurs et chercheurs dans plus de quatre-vingt-dix pays et génère plus de 1 milliard d’euros de recettes en 2025, avec des bureaux en Europe, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Asie. Surnommé « laboratoire mondial des puces », l’IMEC est réputé pour sa compétence dans la miniaturisation des circuits et l’application de la nanotechnologie dans les nouvelles industries. En décembre 2022, ce centre interuniversitaire a signé un accord de coopération avec l’entreprise japonaise Rapidus pour la production de puces de deux nanomètres (35 000 fois plus petits que le diamètre d’un cheveu), repoussant les limites de l’intelligence artificielle. Il travaille également sur le concept de puce 3D, dont l’empilement vertical démultipliera les vitesses de calcul.

Son modèle est fondé sur des partenariats public-privé avec plus de six cents entreprises, dont Samsung, Intel, TSMC, NVIDIA, Apple, ainsi que des acteurs des secteurs de la défense, de la biotechnologie, de la pharmacie et de l’automobile, partenariats desquels il tire 75 % de ses revenus – le reste provenant de subventions publiques. Pour Luc Van den hove, président de l’IMEC depuis 2009, « beaucoup de ces entreprises sont en concurrence. Mais pour développer les modules de base des puces les plus avancées, elles doivent collaborer ; chaque région du monde apporte ses forces. Les investissements massifs nécessaires en recherche et développement seraient trop risqués pour chacune d’entre elles individuellement ». Ce modèle collaboratif permet de mutualiser les investissements colossaux nécessaires à la recherche et développement, trop risqués ou trop lourds à porter pour une seule entreprise. Et si l’IMEC a toujours voulu se positionner comme « suisse de la tech », ouvert à toutes les collaborations, le centre interuniversitaire est contraint, depuis 2022, de « réduire drastiquement » ses partenariats avec la Chine, sous la pression des États-Unis. Or, « l’IMEC est non seulement stratégique pour l’Union européenne mais aussi pour l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement mondiale », analyse Victor De Decker, chercheur à l’Institut Egmont, think tank spécialisé en relations internationales.

De son côté, l’Union européenne a bien adopté un Chips Act en 2022, afin de créer une filière de semi-conducteurs avancés et de dépendre beaucoup moins des concepteurs de systèmes américains et des fabricants de puces asiatiques, l’objectif étant de doubler sa part dans la production mondiale de puces d’ici 2030, en mobilisant plus de 80 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Mais, « s’il est important de renforcer la position européenne dans la chaîne de valeur globale, il ne serait pas non plus efficace de croire que l’on peut tout faire de manière indépendante en Europe », estime Luc Van den hove. La Cour des comptes européenne, qui n’y croit pas non plus, décrit, dans un rapport publié le 28 avril 2025, un projet « hors de portée » et « déconnecté de la réalité », notamment en raison de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, de la dépendance aux importations de matières premières, des coûts énergétiques élevés et de la lenteur des procédures administratives. Philippe Notton, fondateur et président de SiPearl, start-up européenne spécialisée dans la conception de microprocesseurs haute performance et basse consommation pour supercalculateur (voir La rem n°65-66, p.34), rappelle, par ailleurs, qu’« une seule usine capable de graver des puces en trois nanomètres représente plus de 20 milliards de dollars d’investissement ». Pour celui-ci, la seule carte à jouer, alors que l’Europe s’est largement fait distancer sur la conception de puces, c’est de garder la main sur leur design. Cette approche, dite « fabless », consiste à concevoir le design des puces, en externalisant leur fabrication. Et c’est le modèle choisi par NVIDIA, leader mondial, qui conçoit ses puces aux États-Unis et sous-traite leur production à TSMC ou à Taïwan (voir La rem n°72, p.39).

La chaîne de valeur des semi-conducteurs, façonnée par une mondialisation axée sur le commerce, présente une telle polarisation que cette concentration et ces interdépendances sont désormais instrumentalisées à des fins de guerre économique, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes. La pandémie de Covid-19 et les pénuries de puces électroniques ont mis en évidence la fragilité de l’équilibre mondial : l’Europe excelle dans la recherche, les États-Unis dans la conception, et l’Asie dans la production. Mais, « en cas de conflit entre la Chine et Taïwan, le monde des semi-conducteurs sera à l’arrêt. Actuellement, l’entreprise TSMC à Taïwan produit les deux tiers des puces de pointe de moins de 10 nanomètres. Si cette production s’arrête, il nous manquera plus de 60 % de toutes les puces pour téléphones portables ou de puces à haute performance », explique Felix Reichenbach, directeur du Solution Center Semiconductor chez TRUMPF, une entreprise allemande de premier plan dans le domaine des lasers industriels. Dans la guerre économique qui oppose la Chine et les États-Unis, ASML aux Pays-Bas ou l’IMEC en Belgique sont contraints de s’aligner sur la position américaine.

Sources :

  • « IMEC », Wikipédia.
  • Imec, « Imec R&D, nano electronics and digital technologies », imec-int.com,
  • IC-Link by Imec, imeciclink.com/en
  • Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, « Les réglementations américaines de contrôle à l’exportation de biens sensibles », sgdsn.gouv.fr, juin 2020.
  • Horde Gauthier, « Semi-conducteurs et géopolitique », revue-progressistes.org, n° 40, 14 novembre 2023.
  • Kanthal, « Le point de vue d’un initié sur les défis de l’industrie en pleine évolution des semi-conducteurs », kanthal.com, 24 avril 2024.
  • Cour des comptes européenne, « La stratégie de l’UE en matière de microprocesseurs », rapport spécial 12/2025, Office des publications de l’Union européenne, 26 février 2025.
  • Venne Jean-François, « La guerre des puces », Gestion, HEC Montréal, 8 avril 2025. revuegestion.ca
  • Lokmane Samia, « Malgré le Chips Act, l’Europe reste à la traîne dans les semi-conducteurs », usine-digitale.fr, 29 avril 2025.
  • France 24 avec AFP, « L’agence spatiale russe et la Nasa exploiteront l’ISS jusqu’en 2028 », france24.com, 31 juillet 2025.
  • Vallet Cédric, « En Belgique, l’IMEC, qui dessine le futur des puces électroniques, est pris dans le maelström des tensions géopolitiques », lemonde.fr, 2 septembre 2025.
  • Notton Philippe, « Semi-conducteurs : «L’Europe doit gagner la bataille de la conception, pas seulement de la production» », lesechos.fr, 9 septembre 2025.