NEOM : l’IA au secours d’un régime ?

En 2017, lors du Future Investment Initiative à Riyad, le prince héritier Mohammed ben Salmane dévoile NEOM, un projet qui aspire à être « le lieu le plus sûr, le plus efficace, le plus tourné vers l’avenir, et le meilleur endroit pour vivre et travailler » dans le royaume.

NEOM, la « nouvelle » Arabie saoudite sous MBS

La superficie de NEOM s’étendra au-delà des frontières égyptiennes et jordaniennes, faisant de NEOM la première zone privée développée sur trois pays. Avec un budget initial estimé à 500 milliards de dollars, le projet gigantesque est censé redéfinir l’avenir économique de l’Arabie saoudite. « NEOM » provient de la combinaison du préfixe grec « neo » et de la lettre « M » qui représente à la fois l’Arabie saoudite (Mamlakah) et Mohammed ben Salmane (MBS), le prince héritier, mais aussi le dirigeant de facto du royaume de la famille Saoud. Ainsi, NEOM incarne les ambitions du prince pour le royaume : devenir le leader mondial des technologies numériques, tout en diversifiant son économie et en réduisant sa dépendance au pétrole. Il comprend plusieurs mégaprojets, dont le plus emblématique est The Line, une ville linéaire composée de deux gratte-ciel parallèles s’étendant sur 170 kilomètres. Cette ville futuriste promet d’accueillir jusqu’à 9 millions de personnes et de fonctionner entièrement grâce à des énergies renouvelables. D’une hauteur de 500 mètres, The Line vise à réinventer l’urbanisme en réduisant l’empreinte écologique et en concentrant les services essentiels dans un environnement compact et technologique.

Le mégaprojet s’inscrit dans le programme Vision 2030 comme un modèle de modernité pour l’Arabie saoudite et, par extension, pour le monde. Annoncé en avril 2016, ce plan gouvernemental vise à transformer radicalement le royaume en réduisant drastiquement sa dépendance aux revenus pétroliers et en diversifiant son économie. Actuellement, le secteur des hydrocarbures représente environ 50 % du PIB et 70 % des recettes d’exportation du pays. Cette dépendance comporte des risques majeurs. À long terme, la transition mondiale vers les énergies renouvelables et à faible émission de carbone constitue une pression croissante pour réduire la consommation d’hydrocarbures. À moyen terme, la consommation intérieure d’énergie en Arabie saoudite continue de croître, menaçant la durabilité de son modèle économique. D’ici 2038, le royaume pourrait même devenir importateur net de pétrole. Enfin, à court terme, les infrastructures énergétiques saoudiennes se révèlent vulnérables aux attaques, comme l’a montré la frappe de drones sur l’usine d’Abqaïq en 2019.

Le plan Vision 2030 a pour objectif de limiter ces risques grâce à une transformation de fond, soutenue principalement par les progrès de l’intelligence artificielle, de la robotique et des systèmes de traitements de données massives (Big Data) afin d’optimiser les infrastructures urbaines et de gérer les ressources de manière durable. Des robots autonomes joueront un rôle crucial dans la gestion des services publics et de la sécurité, tandis que l’IA permettra un contrôle précis de la consommation d’énergie et de l’efficacité thermique des bâtiments. De plus, des systèmes de surveillance assistée par l’IA, intégrant la reconnaissance faciale et la collecte de données, seront déployés pour assurer la sécurité tout en surveillant les comportements des citoyens et des visiteurs. NEOM se veut ainsi un ensemble de villes hyperconnectées et « intelligentes » (smart city), exploitant des réseaux de capteurs et de données en temps réel pour une vie urbaine optimisée par la numérisation et l’automation. Afin de montrer son engagement, l’Arabie saoudite a déjà pris quelques mesures exemplaires, notamment en devenant le premier pays à accorder la citoyenneté à un robot humanoïde piloté par l’IA, nommé Sophia.

Au-delà de ces actions symboliques et de la construction d’infrastructures physiques là où régnait autrefois le désert, le gouvernement saoudien met en œuvre des réformes institutionnelles plus profondes pour se préparer à l’IA. Par décret royal à l’été 2019, l’Autorité saoudienne des données et de l’intelligence artificielle et le Centre national pour l’intelligence artificielle ont été créés. Ces nouvelles institutions seront liées au Bureau national de gestion des données, requalification du Centre national d’information, actuellement dirigé par le ministère de l’intérieur. Ensemble, ces institutions soutiendront les structures de gouvernance, ainsi que le déploiement de la numérisation et de l’IA dans le royaume.

NEOM, le projet politique

NEOM et la diversification des activités axée sur l’IA ne sont pas seulement des projets de nature économique, ils sont également liés à la stabilité et à la viabilité à long terme du royaume. Les changements dans l’économie mondiale en général et dans la société saoudienne en particulier bousculent le modèle de l’État rentier, les pétrodollars n’étant plus considérés comme la ressource suffisante pour assurer le soutien de la famille royale. Lors du Printemps arabe de 2011, le régime saoudien a montré sa fragilité en obtenant la fidélité de segments de la société civile avec le versement de sommes importantes issues de sa richesse pétrolière. Le roi Abdullah, prédécesseur du roi actuel, Salman, annonça à l’époque près de 100 milliards de dollars de nouvelles dépenses publiques en plus d’un plan de 36 milliards destiné à des allocations-chômage, à des subventions pour l’éducation et le logement et à des annulations de dettes, ciblant les jeunes, les fonctionnaires et les chômeurs. Ce patrimonialisme saoudien a élevé les dépenses publiques à des sommets, représentant entre 25 et 28 % du PIB en 2011.

Conscientes de leur histoire, les élites saoudiennes cherchent à garantir la survie du troisième État saoudien instauré en 1932, un État maintenu par des associations religieuses et tribales, à partir de compromis. Les avantages économiques issus de l’IA devraient permettre au régime de changer la manière dont il a jusqu’à présent accumulé richesse et pouvoir, contribuant ainsi à sa survie. En ce sens, la modernisation technologique de l’Arabie saoudite, conduite par l’IA, ouvrira la voie au « modèle chinois » ou au « consensus de Pékin », qui combine un régime autocratique avec l’adoption du libre marché, tout en renforçant le contrôle de la population. L’IA est essentielle pour cela, car elle permettra à l’État saoudien de contourner l’industrialisation traditionnelle, en misant sur une économie post-industrielle fondée sur les technologies avancées plutôt que sur la création d’un secteur manufacturier. De plus, elle contribuera à combler le déficit des institutions en renforçant l’efficacité de la gouvernance et en augmentant la capacité institutionnelle à travers l’intégration de l’automatisation et de la gestion numérique des ressources publiques.

NEOM est emblématique de cette vision. Souvent décrit comme un « État dans l’État », il disposerait d’une autonomie réglementaire sans précédent, grâce à laquelle il pourrait contourner les structures juridiques et politiques traditionnelles du royaume. Il bénéficierait d’un cadre législatif distinct qui facilite l’intégration des technologies de surveillance « augmentées » par l’IA et des pratiques de gouvernance numérique, outils essentiels au fonctionnement d’une smart city. Cette flexibilité législative offre au projet la possibilité d’adopter des lois et des régulations spécifiques conformes à ses ambitions. Cette séparation légale et politique permet aussi au gouvernement saoudien de promouvoir NEOM comme un symbole de modernité sur la scène internationale, tout en maintenant un système plus conservateur ailleurs dans le pays.

NEOM et la double injonction : modernité et autocratie

Malgré tous les efforts déployés pour réaliser ces ambitions visionnaires depuis son lancement en 2017, le projet a rencontré des obstacles non négligeables. En 2024, son budget est estimé à 1,5 trillion de dollars, trois fois plus que les prévisions initiales, ce qui a entraîné des ajustements importants. Destinée à accueillir 1,5 million de personnes d’ici 2030, la version initiale de The Line a été revue. Seuls 2,4 kilomètres devraient être achevés à cette date, avec une population bien inférieure aux prévisions. Ces ajustements soulignent les tensions entre les ambitions démesurées du mégaprojet et les réalités économiques et logistiques, un problème inhérent aux plans de cette envergure.

Au-delà des contraintes financières, le développement de NEOM a soulevé des défis en ce qui concerne la réinstallation des populations locales, telles que la tribu des Howeitat. Cette situation reflète un phénomène global où les grands projets d’infrastructure rencontrent souvent des tensions avec les communautés locales.

Selon plusieurs rapports, tels que ceux d’ALQST (organisation de défense des droits humains), la réinstallation de ces populations met en lumière des questions majeures autour de la justice sociale et de l’inclusion dans ces projets gigantesques, défi que les mégaprojets comme le barrage des Trois-Gorges en Chine ou celui de Belo Monte au Brésil ont également dû affronter en provoquant le déplacement, souvent forcé, des populations locales. Ces pays ont été vivement critiqués quant à l’insuffisance des compensations prévues, la marginalisation des populations locales et les impacts sociaux à long terme de ces migrations forcées.

Par ailleurs, en accordant une autonomie juridique à NEOM, le gouvernement saoudien reconnaîtrait implicitement que ses structures traditionnelles ne sont pas entièrement compatibles avec les exigences de modernisation de sa propre Vision 2030. D’une certaine manière, NEOM incarne une tension entre le désir de modernisation rapide, symbolisé par l’innovation technologique, et le maintien du cadre politique traditionnel et autoritaire dans le pays. Il devient ainsi un laboratoire où des expériences de gouvernance « moderne » et numérique sont testées, tout en préservant l’autorité centralisée du royaume sur l’ensemble du territoire. Cette distinction de NEOM par sa capacité d’autonomie est cruciale pour son succès car elle permet d’éviter les freins bureaucratiques à son développement liés à la législation saoudienne. En même temps, la nécessité de l’isoler en tant que « zone spéciale » révèle la difficulté d’étendre cette modernité autocratique au reste de l’Arabie saoudite.

En réalité, le succès de NEOM dépend de cette condition d’exceptionnalité selon laquelle le projet est conçu pour fonctionner en dehors des règles habituelles du royaume. À plus long terme, cette dualité pose des défis sur l’intégration des innovations de NEOM dans la structure plus large du royaume. Si NEOM parvient à réaliser ses ambitions de modernisation, le gouvernement sera confronté à la question de savoir comment, et si, ces réformes peuvent s’appliquer au-delà des frontières de la zone. La création de NEOM comme « État dans l’État » souligne donc non seulement l’importance stratégique de ce projet pour le futur de l’Arabie saoudite, mais aussi les fragilités potentielles auxquelles il expose la gouvernance du pays.

Dans le contexte régional, NEOM serait ainsi un cas emblématique d’une dualité fréquente au Moyen-Orient, ce que Mohamed Zayani et Joe F. Khalil ont décrit sous le terme de « double injonction numérique » (digital double bind) : les États de cette région tentent d’équilibrer les opportunités offertes par les nouvelles technologies avec leur volonté de préserver le contrôle social et politique. Avec son accent sur l’intelligence artificielle et les technologies avancées, NEOM s’inscrit pleinement dans cette logique où l’innovation sert à maintenir la stabilité politique du régime ainsi qu’à préserver sa diplomatie d’influence. Ainsi, NEOM joue un rôle central dans la redéfinition des récits nationaux et internationaux du royaume. Les médias tels qu’Al Arabiya participent à ce processus de rebranding en relayant la vision saoudienne de la modernité et du progrès. En fin de compte, NEOM, avec ses promesses d’une nouvelle ère technologique, cristallise les ambitions d’une monarchie en quête de modernité, tout en composant avec les fractures sous-jacentes qui menacent cette vision.

Ainsi, NEOM permet d’explorer les points de rencontre entre technologie, gouvernance et modernisation, à l’échelle d’une région marquée constamment par des dynamiques géopolitiques fluctuantes. À une époque où la stabilité politique de la région a un effet direct sur l’économie mondiale, les enjeux de NEOM suscitent des réflexions sur la manière dont les États de cette région utilisent l’innovation numérique pour projeter leur pouvoir, tout en répondant aux défis économiques et sociaux liés à de tels mégaprojets.

Sources :

  • Site web officiel de NEOM : https://www.neom.com/en-us
  • « What does Saudi Arabia’s mega project "NEOM" actually stand for? » Al Arabiya, October 24, 2017.
  • « Saudi Crown Prince pledges to destroy extremism, return to moderate Islam », Al Arabiya, October 24, 2017.
  • « Saudi Crown Prince launches NEOM, a "$500bn investment in the future" », Al Arabiya, October 24, 2017.
  • « Alabbar : We will not allow foreign companies to control the market », Al Arabiya, October 24, 2017.
  • Oz Hassan, « Artificial Intelligence, Neom, and Saudi Arabia’s Economic Diversification from Oil and Gas », The Political Quarterly, November 2019, 91(1), p. 222-227.
  • Malbrunot Georges, « Arabie saoudite : dans l’adversite,́ MBS défie aussi son protecteur américain », Le Figaro, 6 mai 2020.
  • Ayed Imane, « L’Arabie saoudite dévoile les plans d’un immeuble-miroir de 170 km de long », Le Figaro, 1er août 2022.
  • « The Dark Side of Neom: Expropriation, expulsion and prosecution of the region’s inhabitants », ALQST for Human Rights, February 2023. https: /alqst.org
  • Barthe Benjamin, « "MBS", le prince qui ambitionne de refonder l’Arabie », Le Monde, 17 avril 2023.
  • Sallon Hélène, « La transition énergétique saoudienne s’appuie sur les hydrocarbures », Le Monde, 1er décembre 2023.
  • Fattah Zainab, Martin Matthew, « Saudis Scale Back Ambition for $1.5 Trillion Desert Project Neom », − Bloomberg, April 5, 2024.
  • Nolan Beatrice, « Saudi Arabia’s Neom dreams collide with financial reality as budgets reportedly face big cuts », − Business Insider, July 12, 2024.
  • Zayani Mohamed, Khalil Joe F., The Digital Double Bind. Change and Stasis in the Middle East, Oxford University Press, 2024.