Quelle est l’influence des groupes de médias dans la formation des journalistes ?
Si l’on en croit l’argumentaire du rachat de l’ESJ Paris1 par un pool d’entreprises de médias, annoncé le 15 novembre 20242, les formations en journalisme souffriraient d’un formatage des jeunes journalistes, loin ou en décalage avec les conditions de travail et les valeurs des entreprises de médias. Qu’en est-il réellement du système de formation des journalistes et quels rapports entretient-il avec la profession ? Existe-t-il un fossé entre le journalisme enseigné et le journalisme pratiqué dans les rédactions ?
LES FORMATIONS EN JOURNALISME SOUFFRIRAIENT D’UN FORMATAGE DES JEUNES JOURNALISTES
L’hypothèse développée ici défend l’idée qu’il s’agit d’une coconstruction sur le long terme d’une filière de formation, à laquelle œuvrent pédagogues, représentants des journalistes au travers des syndicats et des dirigeants d’entreprise, via les organisations d’éditeurs de presse. Cette vision des choses a d’ailleurs été le fil conducteur de la rencontre organisée par la CNMJ (Conférence nationale des métiers du journalisme) en 20173.
Composantes de cette coconstruction, les entreprises contribuent également au financement des différents établissements via la taxe d’apprentissage, même si celle-ci représente une part modeste de leur budget4.
IL S’AGIT D’UNE COCONSTRUCTION [...] A LAQUELLE ŒUVRENT PEDAGOGUES, REPRESENTANTS DES JOURNALISTES [...] ET [...] LES ORGANISATIONS D’EDITEURS DE PRESSE
En outre, il est erroné de présenter ce système de formation comme un tout monolithique alors qu’il est extrêmement diversifié, bien qu’il soit chapeauté par un groupe de quatorze, bientôt quinze, formations reconnues par la profession. Parmi celles-ci, cohabitent des départements universitaires, des IUT, un institut d’études politiques, des structures associatives et des institutions rattachées à des entreprises privées de formation. Au-delà, ce sont plusieurs dizaines d’autres établissements publics et privés, associatifs ou coopératifs, qui proposent des formations en un an, le plus souvent deux, parfois quatre ans, en formation initiale, mais aussi en formation continue5. Selon l’Observatoire des métiers de la presse (AFDAS), les formations reconnues concernent un tiers (36 %) des journalistes ayant suivi un cursus de préparation à la profession6.
Représentation des entreprises de médias au sein de la CPNEJ
La reconnaissance des formations (et non des écoles – une même école pouvant dispenser plusieurs cursus, dont un seul est reconnu) est décidée et contrôlée dans la durée par une institution, la Commission paritaire nationale de l’emploi des journalistes (CPNEJ). Celle-ci fait partie des structures paritaires qui régissent la profession. Créée en 1976, la CPNEJ est composée de douze membres issus à parité des organisations patronales (Syndicat des médias de service public, Alliance de la presse d’information générale, Fédération nationale de la presse spécialisée, Syndicat des éditeurs de la presse magazine, Syndicat national des radios libres, Fédération française des agences de presse) et des syndicats de journalistes. Sa présidence tournante offre l’alternance entre un représentant patronal et un représentant des journalistes.
La reconnaissance des formations et leur suivi se font sur la base de huit critères7 et d’un référentiel commun (sorte de cahier des charges), régulièrement mis à jour, selon ce même cadre paritaire8. C’est dire que le contenu des enseignements dispensés, les outils mis à disposition des étudiants, l’accompagnement et l’encadrement de ces derniers s’opèrent dans un cadre où la participation des entreprises de médias est pleine et entière. Cette reconnaissance, qui ne peut se faire qu’au-delà de deux années de fonctionnement, plus une année dite « d’observation des formations », est sujette à un réexamen tous les cinq ans, à partir des rapports d’activité triennaux, fournis par les écoles, à la CPNEJ. Dans le cadre de ce réexamen peuvent intervenir des « suspensions de la reconnaissance » pour cause d’observance insuffisante des critères.
la participation des entreprises de medias est pleine et entiere
Les quatorze formations actuellement reconnues sont ESJ Lille, CFJ (Paris, Lyon), CUEJ (Strasbourg), CELSA (Paris), IFP (Paris), IPJ Dauphine (Paris), IJBA (Bordeaux), EJCAM (Marseille), EJDJ (Grenoble), EJT (Toulouse), EPJT (Tours), IUT de Lannion, IUT de Cannes, EDJ de Sciences Po Paris. Elles seront prochainement rejointes par le master journalisme de l’université de Cergy. Ainsi, une évidente diversité géographique accompagne la diversité des statuts (universitaire, associatif, privé). Pour chacune d’entre elles, figurant comme le plus important des critères de reconnaissance, on retrouve le paritarisme au sein d’un « conseil pédagogique » qui valide les conditions d’accès à la formation (mode de sélection), ainsi que les programmes d’enseignement. Les écoles des formations reconnues doivent transmettre à la CPNEJ les comptes rendus des réunions des conseils pédagogiques, lesquels ont parfois permis de révéler des tensions importantes.
Spécificité des structures de formations
Quelles que soient les caractéristiques des formations, reconnues ou non, celles-ci se caractérisent par la conjugaison et l’étroite collaboration d’enseignants aux profils académiques, de formateurs journalistes et, surtout, d’intervenants qui vont dispenser leur savoir-faire, encadrer des groupes d’étudiants. Ces intervenants dans le parcours de formation des futurs journalistes sont, dans leur grande majorité, issus des rédactions, et souvent encore en activité. Reconnus pour leurs compétences, un certain nombre d’entre eux exercent des responsabilités d’encadrants.
ces intervenants dans le parcours de formation des futurs journalistes sont, dans leur grande majorite, issus des redactions
Hormis la question des formateurs, les écoles de journalisme ont à leur tête des équipes de direction, dont les membres sont aussi largement issus des médias en tant que journaliste, cadre de rédaction ou manager. Pour mémoire, à la tête de nombreux médias comme RFI, TF1, Antenne 2, FR3, Hervé Bourges fut également directeur, puis plus tard président de l’ESJ Lille ; de même, l’un de ses successeurs, Loïc Hervouet. L’EDJ de Sciences Po a pour président Bruno Patino, président d’Arte France. Stéphanie Lebrun, directrice du CFJ, était fondatrice et directrice de la maison de production Babel Doc.
Les discours qui visent à présenter les formations en journalisme comme des entités déconnectées des entreprises de médias semblent ignorer leur fonctionnement, qui s’appuie sur leurs interventions sous différents modes.
les discours qui visent a presenter les formations en journalisme comme des entites deconnectees des entreprises de medias semblent ignorer leur fonctionnement
Cette réalité est particulièrement évidente pour les cursus des formations reconnues et fait partie des conditions mêmes de cette reconnaissance. Il en va de même pour les cursus de formation permanente (CFPJ, ESJ Pro, EMI-CFD), notamment plusieurs cursus de journalisme spécialisés (presse locale, sport). Cela se retrouvera également dans les cursus de formation universitaires ou privés, même si cette articulation est parfois moins serrée. C’est ainsi qu’il n’est pas exagéré d’affirmer qu’ils sont la concrétisation au jour le jour d’un processus de coconstruction avec les entreprises de médias. Afin d’en prendre la mesure, il est intéressant de décrire plusieurs points forts et décisifs dans le parcours des futurs journalistes.
Les prérequis à l’intégration dans une formation en journalisme
Hormis les conditions d’accès, d’ailleurs assez différentes selon les écoles, y compris au sein des formations reconnues, le récit des parcours des jeunes journalistes, recueilli lors d’une enquête qui leur a été consacrée9, révèle que l’accès à ces établissements est conditionné à un, voire à plusieurs passages en entreprise, sous la forme de stages. Il peut s’agir de périodes prolongées d’activité dans une rédaction d’un média associatif (radio locale, radio campus, etc.). Pour certains, le premier contact avec une entreprise de médias aura eu lieu dès le stage en classe de 3e. Le plus souvent, il s’agira de stages d’été, durant le parcours universitaire qui précède l’entrée en formation en journalisme. Dans les régions, nombreux sont ceux qui ont opté également pour des correspondances locales dans le quotidien ou l’hebdomadaire de leur lieu de résidence. Il est notable que les jeunes journalistes ont réalisé que les stages étaient un passage obligé vers l’école de journalisme. Tous expliquent que ces stages ont servi de sésame pour accéder auxdites formations, un argument souvent explicitement formulé par les membres des jurys d’admission. À noter que les uns et les autres décrivent des stages où ils occupaient la place d’un journaliste.
l’acces a ces etablissements est conditionne a un, voire a plusieurs passages en entreprise
Pour ceux qui sont issus de la diversité et qui privilégieront le parcours offert par l’association La Chance, pour la diversité dans les médias, leurs expériences en entreprise seront tout aussi décisives. Deux parcours d’alternance spécifiques ont été développés, l’un avec l’AFP, l’autre avec Radio France. En outre, l’association travaille avec le service des ressources humaines des entreprises de médias, via un « comité RH » où sont présentes quatorze entreprises (dont des groupes tels que France Télévisions, Le Monde, Bayard Presse, EBRA, etc.).
Les stages en entreprise
Les stages font partie de tous les cursus, quel que soit le type de formation. En master d’une formation reconnue, l’été ou la période charnière entre le master 1 et le master 2 prend obligatoirement la forme d’un stage « long »10. Les critères de reconnaissance en fixent même la durée minimale à dix semaines. Longtemps, le stage a dû se faire en presse quotidienne régionale, règle ou tradition que n’observe plus aujourd’hui l’EDJ de Sciences Po, qui préfère le principe d’un stage long dans l’entreprise la plus en cohérence avec les dominantes choisies par le futur journaliste. En tout état de cause, les critères de reconnaissance indiquent explicitement que chaque étudiant aura effectué au moins un stage dans chacun des différents médias (presse écrite, radio, télévision). Dans leur principe même, lesdits stages exigent une relation suivie des établissements de formation avec les entreprises de médias concernées. Chaque formation dispose d’un encadrant chargé des stages et de la relation avec les entreprises. Surtout, chaque stage doit faire l’objet d’une convention tripartite qui décrit les contours de l’activité du stagiaire, ainsi que les conditions matérielles de celle-ci.
Pour les étudiants, la recherche d’un stage exige d’entrer en relation avec la rédaction mais également avec la direction des ressources humaines des entreprises, de la même manière qu’elle requiert pour le journaliste en formation un dépôt de candidature, précédant son intégration à un ou plusieurs postes en rédaction. Les entretiens de jeunes journalistes font aussi état d’emplois fréquemment occupés, outre leur stage, dans les rédactions (notamment des permanences de nuit) pour des motifs financiers durant leur formation.
L’alternance
Le développement de l’alternance – plus de la moitié d’une promotion aujourd’hui – a renforcé la démarche conjointe entre écoles et entreprises de médias. Il est d’ailleurs significatif que l’édition 2025 de la Conférence nationale des métiers du journalisme consacrée à l’alternance proposât une table ronde sur le thème des « nouveaux équilibres pédagogiques », tant le temps passé en entreprise est important pour un cursus de master. À l’image de Radio France, certaines entreprises privilégient l’alternance durant les deux années de formation. Dans leurs motivations, les étudiants soulignent bien ces attentes : « apprendre très concrètement le métier », connaître la vie en rédaction, sans parler de l’espoir d’un accès facilité à l’emploi au sortir de l’école.
le developpement de l’alternance [...] A renforce la demarche conjointe entre ecoles et entreprises de medias
Dans le cadre de l’alternance, nombre d’entreprises ont établi une procédure de recrutement formalisée et dans la durée. Dans sa thèse consacrée aux jeunes journalistes de Radio France, Alexia Cappuccio11 montre bien que l’entreprise publique de radio organise un jury de sélection qui mobilise l’ensemble des rédacteurs en chef de France Bleu « qui viennent choisir leur alternant pour les deux années à venir »12. Dans la même perspective d’interrelation entre formation et entreprise, il est intéressant de noter qu’en pratique seront accueillis dans ces alternances des jeunes ayant déjà une connaissance et une maîtrise minimales de la radio, obtenues lors de précédents stages effectués durant leur scolarité. Toutes les entreprises n’ont pas une telle formalisation de recrutement ; certaines se contentent d’entretiens approfondis, le plus souvent avec le rédacteur en chef. Il n’est pas rare qu’à ce stade intervienne également le service des ressources humaines.
Les témoignages13 d’anciens alternants soulignent le manque d’influence de l’école sur la nature de leur travail au sein du média qui les accueille.
comme si l’alternance avait comme principal objet l’« employabilite » des futurs journalistes, sans veritable dimension pedagogique
Certains expliquent même que leur activité, qui n’aura pas évolué pendant toute la durée de l’alternance, ne comportait aucun caractère pédagogique (à l’exemple du journaliste desk web ), sans que là non plus l’école ait pu intervenir sur la définition du poste et sa (non-) évolution. Pour ceux qui ont été confrontés à des tensions avec l’encadrement, voire à des situations de harcèlement ou de discrimination, là encore, le reproche est fréquent d’une impression d’impuissance des écoles. Il n’est pas rare que soient évoqués des échanges peu nombreux, parfois superficiels, entre les personnes chargées de suivre l’alternant dans l’école et son chef ou fil rouge dans l’entreprise.
D’anciens alternants décrivent occuper un poste de journaliste aux côtés de collègues salariés, par exemple en datajournalisme aux Échos, de journaliste vidéo sur TikTok au Monde, de fact-checkeuse à Libération, de journaliste desk web à Capital, de localier en PQR ou PHR (presse hebdomadaire régionale) ou encore de reporter dans une « Bleu » (devenue Ici) de Radio France… D’où ce sentiment, exprimé par certains, d’avoir occupé le poste d’un salarié, à moindre coût pour l’entreprise, surtout lorsqu’ils décrivent des équipes quasi exclusivement constituées d’alternants et de stagiaires. Comme si l’alternance avait comme principal objet l’« employabilité » des futurs journalistes, sans véritable dimension pédagogique.
Les bourses
En tant que filières professionnelles, les écoles de journalisme ont vocation à faciliter l’accès de leurs étudiants dans les rédactions. Ce sujet est d’ailleurs l’objet du critère 5 de reconnaissance des formations : « Il [l’établissement] met en place des actions facilitant l’insertion professionnelle des nouveaux diplômés. »14 Parmi les dispositifs facilitant l’entrée en activité des jeunes journalistes figurent un certain nombre de « bourses », qui prennent la forme de CDD de plusieurs mois dans les entreprises concernées. En radio, les étudiants de la filière pourront présenter les bourses Radio France, RFI, RTL, RMC, Europe 1 ; en télévision, ce sera TF1-LCI, France Télévision, Mojo M6, BFM et, pour les agences, l’AFP, par exemple.
Loin de laisser la préparation de la candidature à ces bourses à l’initiative des seuls étudiants, les écoles organisent largement le débouché de la deuxième année en fonction de celles-ci, insistant pour que les étudiants des spécialités concernées s’y préparent. Quant aux formateurs intervenant dans ces spécialités, ils vont s’attacher à calquer leur enseignement et les exercices donnés aux étudiants sur les attentes des rédactions concernées.
loin de laisser la preparation de la candidature a ces bourses a l’initiative des seuls etudiants, les ecoles organisent largement le debouche de la deuxieme annee en fonction de celles-ci
La préparation de ces bourses, selon les écoles, peut donner lieu à une sélection par l’établissement des personnes pouvant y prétendre. Des intervenants spécifiques, connaissant parfaitement le mode de travail des rédactions, entraînent personnellement les étudiants à la préparation des exercices demandés par les entreprises concernées.
Cette préparation aux bourses revêt sans doute des différences d’une formation à l’autre, mais la tonalité qui ressort des entretiens des jeunes journalistes est le sentiment d’avoir été spécifiquement entraîné dans ce sens. D’ailleurs, eux-mêmes disent avoir suivi très précisément les contenus et les modes de traitement de l’information de l’entreprise à laquelle ils aspirent, des semaines, voire des mois durant. Il n’est pas rare que se manifeste ici le regret que cet entraînement ait conduit à enfermer l’apprentissage du métier dans des critères beaucoup trop étroitement liés aux méthodes et aux exigences d’une entreprise en particulier. La critique se double le plus souvent du reproche du faible engagement que représentent les bourses en question, se limitant à quelques mois de CDD, sans aucune proposition de poursuite de collaboration sous forme de CDD ou de piges, au terme des périodes de carence exigées par la loi…
Les formations spécialisées
L’image des cursus généralistes qui font l’objet d’une reconnaissance par la CPNEJ ne doit pas cacher un mouvement qui tend à se développer en faveur de filières spécialisées. De très nombreux établissements universitaires font ainsi ce choix de la spécialisation. Ce fut le cas à partir des années 2010 pour le webjournalisme à l’université Paul-Verlaine de Metz (actuelle université de Lorraine). À Sciences Po Rennes, il s’agit d’une formation « Journalisme reportage et enquêtes », à Sciences Po Lyon, d’un cursus « Journalisme, data enquête ». Chacune de ces filières spécialisées, pour se créer et surtout pour acquérir une crédibilité auprès de leurs étudiants, a dû ainsi initier et entretenir des relations suivies avec les entreprises de médias correspondant aux spécialisations retenues.
chez nos voisins allemands ou suisses [...] L’entree dans la profession se fait par une formule de stages sur plusieurs annees dans les entreprises
Le cas de la filière « Presse de proximité » de l’ESJ Lille est exemplaire de cette autre forme de coconstruction. En effet, les contours et le contenu de cette formation reposent sur un partenariat, d’une trentaine d’années, entre l’école de journalisme et le Syndicat de la presse hebdomadaire régionale (SPHR). Son déroulement d’une année, pour des jeunes qui peuvent sortir directement du baccalauréat, repose largement sur les périodes d’alternance au sein des rédactions d’hebdomadaires locaux, garanti par le SPHR. Ce sont des journalistes et des cadres de rédaction de ces hebdomadaires qui constituent l’ossature pédagogique du cursus, assurant des interventions plus ou moins longues.
Lorsque les entreprises rêvent de créer leurs écoles
La reprise d’une école de journalisme, qui plus est la plus ancienne dans le cas de l’ESJ Paris, si elle peut paraître inédite au regard de l’histoire des formations en journalisme, n’est pas du tout un précédent au niveau européen, puisqu’elle peut se retrouver historiquement chez nos voisins allemands ou suisses.
Dans ces deux pays, l’entrée dans la profession se fait par une formule de stages sur plusieurs années dans les entreprises. Ce parcours est composé de périodes d’enseignement théorique et pratique, alternant avec des phases d’apprentissage sous la forme d’une affectation à un poste de journaliste qui évoluera du très basique aux tâches les plus complexes. Au terme de ce stage sera remis (ou non) un diplôme de journaliste professionnel (par le CFJM – Centre de formation au journalisme et aux médias, en Suisse). Dans les entreprises les plus réputées et donc les plus recherchées, à l’image de la Frankfurter Allgemeine Zeitung ou de la Süddeutsche Zeitung, l’accès à ces stages prend la forme d’un concours d’entrée organisé par l’entreprise de presse elle-même, reposant sur l’étude du dossier présenté par chaque candidat. Cependant, en Allemagne comme en Suisse, si ce système reste dominant, des formations en université ont fait leur apparition. En Suisse romande, c’est d’ailleurs le cursus de formation au journalisme (Académie du journalisme et des médias – AJM) créé par l’université de Neuchâtel, se rapprochant de nos écoles de journalisme,
qui est désormais courant.
Sans doute faut-il voir une référence à son pays d’origine lorsque le patron de presse allemand Axel Ganz, fondateur et dirigeant de Prisma Presse de 1978 à 2005 (filiale française du groupe Gruner + Jahr de Bertelsmann), prend l’initiative de créer l’Académie Prisma dans les années 1990. Face aux réticences exprimées par les principales formations en journalisme, notamment au travers du système de représentation paritaire, celui qu’on nommait à l’époque le « tigre de papier glacé », en référence à sa stratégie d’édition de magazines à petit prix et à fort tirage, tirait argument de l’inadaptation des formations de l’époque au journalisme magazine. L’expérience n’eut qu’un temps, prenant la forme d’une école de management adaptée à la presse magazine. Dans une certaine parenté d’esprit, le groupe Hachette-Filipacchi, leader à l’époque de la presse magazine, devait également créer son académie, laquelle, de fait, intervenait plutôt comme un dispositif de formation continue. Il est notable qu’au-delà de références idéologiques les repreneurs de l’ESJ Paris formulent également une critique sur des points faibles, que comporteraient les cursus reconnus, concernant le numérique ou l’économie, feignant d’ignorer que les cursus sont déjà surchargés, alors que les diplômés des écoles sont employés en priorité dans des postes de journalisme numérique, dont certains à dimension très technique en data ou en vidéo. Et cela, y compris dans leurs propres médias.
il faut souligner deux vertus [...] De l’actuelle filiere [...] : son pluralisme intellectuel et philosophique, ainsi que son ouverture
Précisément, c’est dans le champ de la formation continue que se poursuit depuis plusieurs années l’expérience du groupe de presse régionale Centre France, après le rachat de l’ESJ Pro, organisme de formation et de conseil auprès des médias. Dans cette démarche, il est sans doute possible de voir une extension, avec la diversification du champ d’exercice de la Fondation Varenne, propriétaire du groupe de presse. Actuelle PDG de Centre France, Soizic Bouju exerça précédemment les fonctions de directrice de l’ESJ Pro, alors encore filiale de l’ESJ Lille. Y a-t-il donc une distinction si nette entre les formations initiales pratiquant massivement l’alternance et des institutions de formation continue comme l’ESJ Pro, le CFPJ ou l’EMI-CFD, lesquelles forment de très jeunes apprentis, comme cela apparaît clairement dans l’enquête récente sur les jeunes journalistes15 ?
Préserver un mode de formation pluraliste et ouvert
Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la France a progressivement construit un système de formation à la profession de journaliste dans lequel les organisations syndicales de journalistes, les organisations patronales et les pouvoirs publics (ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche) se sont investis sans relâche. S’agissant d’un secteur extrêmement évolutif, avec l’apparition de nouveaux médias, de nouvelles techniques et d’approches éditoriales différentes tout au long des décennies, il aura fallu adapter en continu le dispositif de formation, sans déroger aux principes du paritarisme et de la coconstruction. La filière est, bien sûr, perfectible. Y cohabitent de manière chronique des formations reconnues et non reconnues, publiques ou privées, spécialisées… Au moment où des acteurs économiques remettent cet équilibre en question avec des arrière-pensées d’utilité économique à court terme, sans parler d’options idéologiques, il faut souligner deux vertus, deux richesses de l’actuelle filière dominée par les formations reconnues : son pluralisme intellectuel et philosophique, ainsi que son ouverture sur l’ensemble des champs de compétences journalistiques.
Sources :
- L’ESJ Paris n’a aucun lien avec l’ESJ Lille, établissement considéré comme l’un des plus prestigieux, dont l’une des formations en master est reconnue par la profession.
- Les acquéreurs de l’ESJ Paris sont Financière Agache de Bernard Arnault (propriétaire du Parisien, des Échos et de Paris Match) ; CMA Média (BFM-TV, La Provence) de Rodolphe Saadé ; Compagnie de l’Odet de Vincent Bolloré (Canal+, Europe 1, Prisma, Le Journal du dimanche…) ; Devoteam de Stanislas et Godefroy de Bentzmann (189e fortune de France) ; le fonds d’investissement Koodenvoi de la famille Habert Dassault et le groupe Bayard Presse de la congrégation religieuse catholique des assomptionnistes. D’après Chaperon Isabelle, Dassonville Aude, « L’ESJ Paris reprise par Bolloré, Arnault et d’autres propriétaires de médias », lemonde.fr, 15 novembre 2024.
- CNMJ, « La place des entreprises médias dans la formation des journalistes », janvier 2017.
- Pour le CFJ, la taxe d’apprentissage représente 10 à 13 % de son budget annuel, un montant assez stable sur les dernières années.
- Il n’existe pas de recensement à jour de ces formations, au nombre de 80 à 90 selon les observateurs.
- Observatoire des métiers de la presse, « Profession journaliste : le portrait statistique », data.metiers-presse.org
- Conférence des écoles de journalisme, « 8 critères de reconnaissance », cej.education/criteres-de-reconnaissance
- Conférence des écoles de journalisme, « Les cursus reconnus », cej-education. La Conférence des écoles de journalisme a vocation à organiser les échanges, les réflexions, voire les travaux communs des écoles reconnues, comme ce fut notamment le cas avec les États généraux de la formation et de l’emploi des jeunes journalistes en octobre 2022.
- Charon Jean-Marie, Jeunes journalistes – L’heure du doute, Entremises, 2023.
- La CPNEJ précise que les stages au cours de la formation doivent, dans leur ensemble, durer au minimum seize semaines ou un maximum de vingt-six semaines.
- Cappuccio Alexia, « Les voix de la précarité. Impacts des conditions de travail sur les identités, les rôles et les pratiques professionnelles des journalistes "précaires" de Radio France », thèse en sciences de l’information et de la communication, IMSIC, Aix-Marseille Université, 2024.
- Citation d’entretiens de l’enquête de Charon Jean-Marie, Jeunes journalistes – L’heure du doute, op. cit.
- Ibid., p. 35-37.
- « 8 critères de reconnaissance », art. cit.
- Charon Jean-Marie, Jeunes journalistes – L’heure du doute, op. cit.