Revenir au cyborg, quarante ans après la publication de Donna Haraway

Alice Breton et Jaércio da Silva.

En 1985, Donna Haraway publiait « A Manifesto for cyborgs: science, technology and socialist feminism in the 1980’s », un texte désormais emblématique des Science and Technology Studies (STS). Quarante ans plus tard, l’hybridité qu’elle décrivait – entre l’humain, l’animal et la machine – ne nous semble plus si étrange. Après une pandémie mondiale qui a révélé à quel point un virus pouvait mettre à l’arrêt des pays entiers et faire converger géopolitique, innovation technologique, santé et économie autour d’un vaccin, il ne reste plus aucun doute que nous vivons au cœur d’un tissu dense de relations entre organismes vivants et dispositifs technologiques. Cependant, réduire ce manifeste à une simple réflexion sur l’humain augmenté ou sur nos interactions avec les modes d’existence de la modernité1 serait profondément réducteur. Le cyborg, tel que le conçoit Haraway, n’est pas un gadget de science-fiction, ni une figure post-humaine. Il est surtout un geste épistémologique radical, une provocation qui vise à réinventer nos façons de penser le monde. En ce sens, comment le texte de Donna Haraway pourrait-il constituer une clé de lecture de la contemporanéité ? Le cyborg serait-il toujours d’actualité ? Le second mandat de Donald Trump nous le montrera.

un geste epistemologique radical, une provocation qui vise a reinventer nos façons de penser le monde

Si le Manifeste cyborg est si important dans le travail de Donna Haraway, c’est parce qu’il condense les réflexions qui l’ont traversée tout au long de sa carrière scientifique, et porte son projet politique. Pour imaginer une société cyborgienne, Donna Haraway mobilise des corpus médiatiques et littéraires (particulièrement la science-fiction féministe), et s’appuie sur la philosophie des sciences, ainsi que sur ses propres travaux de biologiste (notamment son travail sur les primates). À travers des « formules simples et vertigineuses »2, qu’elle partage avec espièglerie, elle nous interpelle sur la rigidité de nos systèmes de pensée. Surtout, la pensée de Haraway permet de « mettre en lumière les interdépendances vitales aussi bien que les formes d’exclusion qui s’instaurent dans la relation entre les choses et leurs mondes, entre les mondes et leurs choses »2.

un etre hybride, ni homme ni femme, ni nature ni machine, ni organisme ni code

Il est important de rappeler que ce manifeste a été publié dans un contexte précis : le retour en force des valeurs conservatrices aux États-Unis, à l’époque où Ronald Reagan, président de 1981 à 1989, impose un tournant politique majeur. Sur le plan intérieur, Reagan se construit une image d’outsider, n’appartenant pas au monde politique, en promouvant une rhétorique populiste et en relançant les valeurs traditionnelles au nom du « rêve américain ». Sur le plan international, sa politique étrangère est marquée par un style agressif et néoconservateur, avec pour cibles prioritaires le communisme et ses bastions, notamment Cuba et l’URSS. C’est dans cette atmosphère de polarisation que Haraway introduit la figure du cyborg : un être hybride, ni homme ni femme, ni nature ni machine, ni organisme ni code. Cette figure conceptuelle vient déconstruire les binarismes sur lesquels repose une grande partie de la pensée conservatrice et militariste dominante. Le cyborg apparaît ainsi comme un outil critique, une forme de résistance théorique face à une époque obsédée par le contrôle, les identités fixes et les hiérarchies naturelles.

le cyborg apparait ainsi comme un outil critique, une forme de resistance theorique

Cette vision nous ramène à l’actualité internationale. Le discours du « retour aux sources » est souvent exploité par les partis populistes afin de véhiculer l’idée d’un idéal de stabilité et d’ordre perdu. Ces partis utilisent cette notion pour attiser les peurs et les frustrations des citoyens, en leur faisant croire qu’une époque passée était plus prospère et sûre, et qu’il faut la restaurer. On voit ainsi André Ventura avec son parti Chega au Portugal qui prône un retour à un ordre moral et national traditionnel ; Marine Le Pen et le Rassemblement national qui promettent de rétablir une France forte et souveraine ; ou encore l’Alternative für Deutschland (AfD) qui instrumentalise les angoisses identitaires et sociales pour réclamer un retour à ces valeurs conservatrices et nationales en Allemagne. Dans chacun de ces cas, la nostalgie du passé fonctionne comme un levier de mobilisation électorale, en opposant un passé idéalisé à un présent (et à un futur) perçu comme chaotique et menaçant.

« Make America Great Again », toujours et encore

Professeur de civilisation américaine, Françoise Coste propose une lecture sur la longue durée du conservatisme américain à travers trois moments clés : la crise des années 19703, l’avènement de Ronald Reagan en 19804 et l’essor du trumpisme au XXIe siècle5. Elle décrit l’année 1979 comme une année charnière où s’accumulent les signes d’un profond désenchantement national : crise énergétique, inflation, déclin industriel, tensions raciales et culturelles. Ce contexte de malaise généralisé ouvre la voie à une reconfiguration politique, incarnée par la victoire de Reagan. Coste6 analyse ainsi comment Reagan parvient à séduire un électorat ouvrier traditionnellement démocrate du Nord industriel. Ce succès repose sur une rhétorique articulant valeurs traditionnelles, morale du travail et rejet des politiques sociales perçues comme injustes ou discriminatoires envers les Blancs. Plutôt qu’un discours raciste explicite, Reagan propose une lecture méritocratique de la société, dans laquelle l’État-providence devient un ennemi de la liberté individuelle et du mérite.

Trump s’appuie sur des stratégies semblables, mais dans un contexte beaucoup plus polarisé. Françoise Coste insiste sur un aspect souvent négligé du trumpisme : sa dimension intellectuelle. Elle étudie le rôle du Claremont Institute, think tank animé par les West Coast Straussians, disciples de Leo Strauss et de Harry Jaffa. Ces penseurs réactivent l’idée de loi naturelle, conçue comme universelle et garante d’un ordre moral menacé par le relativisme. En s’appuyant sur cette tradition philosophique, ils redéfinissent Trump en sauveur de la démocratie, malgré son style populiste, autoritaire et illibéral7.

Finalement, les travaux de Françoise Coste démontrent que les victoires de Reagan puis de Trump ne relèvent ni du hasard ni d’une simple réaction à des crises ponctuelles. Elles s’inscrivent dans un mouvement de réinvention dogmatique, qui mobilise à la fois des affects populaires et des fabrications intellectuelles. Le conservatisme américain apparaît ainsi capable de se réinventer, en s’appuyant sur une mémoire politique malléable, nourrie de mythes héroïques, de symboles puissants et d’une capacité à adapter les figures du passé aux enjeux du présent – comme l’illustre l’usage stratégique de la figure idéalisée de Reagan lors des primaires républicaines de 20168.

Qu’est-ce que le cyborg ?

Face à ce retour en puissance d’un autoritarisme conservateur, la figure du cyborg propose une réflexion sur la condition humaine, permettant d’y résister. Le cyborg se caractérise par son hybridité : il s’agit d’une créature mouvante et indéterminée, qui ne se définit ni par son genre, ni par son origine, ni par sa biologie. Cette figure naît à la fois des technologies et de la nature, et accepte cette fusion. Par son essence, le cyborg se nourrit de la technique et du vivant, frappant d’obsolescence la volonté de l’un de dominer l’autre. En lui consacrant un manifeste, Haraway nous aide à saisir la figure cyborgienne,
afin de comprendre notre double appartenance : à la fois animale et machinique.

la figure du cyborg propose une reflexion sur la condition humaine

Le caractère atemporel du cyborg peut être exploré à partir des quatre caractéristiques que Haraway lui attribue : sa capacité à transgresser les catégories établies, à résister aux assignations identitaires, à mélanger science et fiction, et à troubler les frontières entre nature et culture, corps et technique, humain et machine. Ces traits ont été discutés dans le cadre d’un séminaire de lecture coorganisé avec Bibia Pavard au Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (Carism) de l’université Paris-Panthéon-Assas entre avril et juillet 2024, permettant d’évaluer la pertinence du cyborg pour interroger l’actualité politique et médiatique contemporaine.

par son essence, le cyborg se nourrit de la technique et du vivant
le cyborg incarne une figure de contamination joyeuse, revendiquant le metissage et la porosite des identites

Premièrement, le cyborg n’est pas pur. À rebours d’une politique migratoire fondée sur l’illusion d’une nation homogène, peuplée uniquement de citoyens partageant la même origine et la même ethnicité, le cyborg incarne une figure de contamination joyeuse, revendiquant le métissage et la porosité des identités. Haraway se moque de cette obsession pour la pureté, héritée des récits fondateurs hantés par le fantasme d’un Éden perdu. Le cyborg, quant à lui, préfère la confusion des frontières et les potentialités politiques qu’elle ouvre. L’idée de l’immigration comme élément perturbateur repose sur une perception largement partagée de perte de contrôle aux frontières, renforcée par un décalage structurel entre les préférences de l’électorat conservateur – majoritairement favorable à un durcissement des politiques migratoires – et les politiques effectivement mises en œuvre, souvent perçues comme inefficaces. Paradoxalement, les dispositifs de répression migratoire, loin de résoudre la situation, contribuent à accentuer la précarisation des personnes sans papiers, en les contraignant à l’immobilité – les rendant par conséquent incapables de régulariser leur situation, par crainte de représailles ou de renvoi vers des lieux où ils n’ont plus guère de repères. Cette dynamique, loin d’apaiser les tensions, entretient un climat de suspicion que la rhétorique exploite habilement, en en faisant un levier central de mobilisation électorale. Cette instrumentalisation a connu un tournant particulièrement spectaculaire le 7 avril 2025, lorsque plus de deux cents personnes – présentées comme membres présumés du gang Tren de Aragua – ont été expulsées vers le Salvador en vertu de l’Alien Enemies Act, une loi d’exception datant du début du XIXe siècle, jusqu’alors utilisée uniquement en temps de guerre. Ce recours inédit à une législation d’exception témoigne d’une volonté assumée de judiciariser et de militariser la politique migratoire, dans une logique de confrontation et d’expulsion. Le président américain, qui a fait de la lutte contre l’immigration une priorité absolue, parle désormais d’une véritable « invasion » des États-Unis par des « criminels venus de l’étranger », et communique abondamment sur ces opérations d’expulsion, contribuant ainsi à ancrer l’image de l’étranger comme menace existentielle9.

penser la coexistence et la coconstruction des etres dans leur complexite, sans les reduire a des categories fixes et hierarchisees

Dès lors, la rhétorique ouvertement raciste et xénophobe – notamment dirigée contre les immigrés sans papiers – portée par Donald Trump entre en contradiction frontale avec le programme de Haraway. Cette dernière invite à penser la coexistence et la coconstruction des êtres dans leur complexité, sans les réduire à des catégories fixes et hiérarchisées (ici par la nationalité et les frontières, notamment). L’élection de 2024 marque aussi l’aboutissement d’une stratégie politique mêlant racisme explicite et appropriation du ressentiment identitaire10 : autant d’éléments qui renforcent une vision du monde opposée à celle que propose la figure du cyborg, qui préfère la transformation à la clôture, l’hybridité au repli, le devenir commun à l’exclusion. Pour l’autrice, la recherche de pureté est une impasse, qui nous appauvrit en nous empêchant d’imaginer des espaces de cohabitation et d’enrichissement mutuel.

Deuxièmement, le cyborg n’a pas d’histoire naturelle. En rejetant les grands récits évolutionnistes et téléologiques, Haraway imagine une créature sans genèse ni destin : une entité affranchie des mythes de l’origine et de la finalité. Le cyborg ne cherche pas à « retrouver la boue », ni à retourner dans un quelconque jardin originel. Il incarne ainsi une rupture radicale avec les fables de la nature comme fondement. Un exemple de la persistance – et du retour – de ces conceptions naturalisantes peut être trouvé dans le décret « Defending women from gender ideology extremism and restoring biological truth to the federal government », publié par la Maison-Blanche le 20 janvier 202511. Ce texte affirme une vision strictement binaire et biologisante du sexe, considérant qu’il n’existe que deux assignations possibles : masculin et féminin. Ce décret marque également la suspension des politiques publiques en faveur des personnes transgenres. Or, une telle posture est non seulement dangereuse pour les personnes transgenres, en niant la légitimité de leurs identités, mais elle l’est aussi pour les luttes féministes. En réduisant les identités à une croyance essentialiste, ce décret réactive l’idée fausse qu’il existerait une « nature féminine » universelle, fixe et inaltérable. Donna Haraway critique ce « nous, les femmes » : « Il n’y a rien dans le fait d’être femme qui puisse créer un lien naturel entre les femmes. "Être" femme n’est pas un état en soi, mais signifie appartenir à une catégorie hautement complexe, construite à partir de discours scientifiques sur le sexe et autres pratiques sociales tout aussi discutables »12.

être femme ne renvoie a aucune essence fixe

À rebours de cette vision déterministe, Haraway propose de concevoir l’identité féminine non plus comme enracinée dans une supposée nature, mais comme relationnelle, politique et continuellement en (dé)construction. Elle plaide pour le dépassement de la question biologique. Être femme, selon elle, ne renvoie à aucune essence fixe. Le décret de janvier 2025 participe d’un backlash, ou « retour de bâton » réactionnaire, tel que présenté par Susan Faludi13. Ce phénomène, bien qu’ancien, acquiert ici une nouvelle dimension en étant institutionnalisé par l’État lui-même. En réduisant les identités de genre à des vérités biologiques prétendument indiscutables, le gouvernement ravive l’idée que la cause des femmes serait une menace, qu’il faudrait neutraliser14.

La figure du cyborg rompt avec l’imaginaire technologique d’un être désincarné flottant dans un cyberespace utopique. Bien au contraire, la troisième caractéristique du cyborg est son incorporation : il est un corps situé, vivant dans un monde traversé par des rapports de pouvoir, de genre, de race et de classe. Cette dimension corporelle n’est pas simplement biologique ou matérielle ; elle est profondément politique.

le temoin modeste incarne une critique de l’objectivite scientifique pretendument neutre et universelle

Haraway affirme que « la réalité sociale est le vécu des relations »15, plaçant ainsi le cyborg au cœur de la matérialité des expériences sociales. Loin d’incarner un sujet abstrait, le cyborg est ancré dans le quotidien : il travaille, aime, souffre, résiste. Cette incorporation trouve un écho dans le concept de « témoin modeste », développé par Haraway16. Le témoin modeste incarne une critique de l’objectivité scientifique (et ici nous pourrons le penser dans le contexte politique) prétendument neutre et universelle, personnifiée historiquement par la figure du philosophe blanc, masculin, transparent à lui-même. Ce « témoin », censé ne rien ajouter de lui-même à ce qu’il observe, efface en réalité ses propres conditions sociales de production du savoir et érige son point de vue comme universel. Pour illustrer son propos, elle s’intéresse au travail des taxidermistes, dans les musées d’histoire naturelle17, qui figent les animaux, en insistant sur certaines caractéristiques plus que d’autres : présenter une femelle aux côtés de son petit, présenter un animal mâle et sa férocité. Ces représentations contribuent à la cristallisation et à l’institutionnalisation d’une « image naturelle », alors que le visiteur ignore les choix de fabrication qu’elles renferment : qui a sélectionné les animaux ? Sur quels critères ? En employant quelle technique ? À rebours de ces stéréotypes, le documentaire de Herbert Ostwald, Animaux : le sexe en toute liberté (Arte, 2023), explore, loin des clichés hétérocentrés ou des schémas strictement reproductifs, la diversité des comportements dans le règne animal, et confirme une sexualité multiple chez les millions d’espèces recensées.

Donna Haraway estime qu’il faut prêter attention à la manière dont les choses sont montrées, expliquées, puisque les images et les discours révèlent souvent la position sociale de ceux qui les produisent. À l’opposé, le cyborg sait d’où il parle, et c’est justement cette conscience de son ancrage qui fonde une objectivité plus riche, plus responsable. Surtout, le cyborg s’énonce pour expliciter son regard.

l’incorporation du cyborg est une invitation a repenser les fondements du savoir, de la subjectivite et de l’action politique

En somme, l’incorporation du cyborg est une invitation à repenser les fondements du savoir, de la subjectivité et de l’action politique. C’est à partir du corps – de ses inscriptions sociales, techniques, symboliques – que peut se construire une critique efficace des systèmes de pouvoir. Le cyborg incarne une figure située, capable de transformer le monde grâce à sa lucidité et à son honnêteté.

Enfin, accepter la figure du cyborg, c’est reconnaître que la technologie est déjà inscrite au cœur de nos existences.

haraway plaide pour une reappropriation collective des technologies, en particulier celles de la communication

Nos identités, nos corps et nos relations sont profondément marqués par des dispositifs techniques, et il est difficilement possible de penser le monde sans eux. Dans cette perspective, le manifeste cyborg appelle à ne pas laisser la conception et la gestion des technologies entre les mains d’une élite technocratique. Car, si une minorité seule les contrôle, ces technologies ne feront que reproduire les hiérarchies et les inégalités sociales existantes. Haraway plaide ainsi pour une réappropriation collective des technologies, en particulier celles de la communication, et insiste sur la nécessité que chacun et chacune puisse participer activement à leur élaboration. Cette ambition est d’autant plus urgente dans un contexte où les plateformes numériques prennent une place importante dans nos vies. Le cas d’Elon Musk, évoqué par Dominique Boullier18, illustre ce tournant. Après le rachat de Twitter en 2022, Musk démantèle les équipes de modération et se positionne ouvertement contre ce qu’il nomme « woke »19. Il s’allie opportunément avec l’extrême droite trumpiste dans une campagne libertarienne visant à affaiblir l’État, à démanteler les régulations et à imposer une vision hyper-individualiste du numérique. Comme le souligne Boullier, la puissance des plateformes est aujourd’hui sans précédent historique. Elles peuvent entrer en conflit ouvert avec des États (comme c’était le cas au Brésil en 2024), s’imposer comme fournisseurs exclusifs (Amazon pour l’administration américaine) ou intervenir directement dans les stratégies politiques, à l’instar de Musk, promu par Donald Trump à un rôle quasi ministériel. Face à cette situation, retourner au texte de Haraway nous rappelle que les femmes (et les personnes issues des minorités) doivent être impliquées dans la construction des études scientifiques et technologiques20. Cela implique un accès réel et élargi à la science, et pose fondamentalement la question de qui produit le savoir, pour qui, et avec quelles finalités. Donna Haraway défend en l’occurrence une politique féministe des sciences, fondée sur la pluralité des perspectives, sur l’inclusion et sur la responsabilité collective.

Subjectivation

le genre cyborgien est une possibilite partielle de revanche globale

Dans le contexte actuel, affirmer que nous sommes tous et toutes des cyborgs revient à reconnaître la nature hybride, fragmentée et située de nos existences. Une société cyborgienne, telle que la conçoit Donna Haraway, n’est pas fondée sur des vérités absolues, mais sur la coexistence de points de vue partiels, parfois contradictoires, et sur la possibilité de les articuler. Comme elle l’écrit : « Le genre cyborgien est une possibilité partielle de revanche globale. »21 Haraway insiste sur un principe fondamental : qui veut changer le monde doit d’abord interroger la manière dont il le connaît. Dans cette optique, le cyborg n’a pas pour mission de nier les récits existants, mais de les replacer dans leur contexte, de montrer qu’ils ne sont jamais neutres, mais situés, situables et donc critiquables. Il s’agit de se méfier des visions simplificatrices et totalisantes, des grands récits qui prétendent expliquer le monde d’un seul point de vue afin de dépasser les catégories avec lesquelles nous avons l’habitude de nous interroger.

Ce manifeste nous invite à accepter notre propre condition cyborgienne : un mélange de nature et de culture, de corps et de technologie, d’expériences intimes et d’héritages collectifs. Nos biographies individuelles portent les marques d’identités multiples, souvent en tension. Donna Haraway nous pousse à détricoter ces identités, à explorer les croisements entre nos vécus personnels et les structures sociales qui les façonnent, pour mieux comprendre nos positions dans le monde. Ce travail de déconstruction invite à une compréhension plus fine du monde social : en confrontant nos récits, nos expériences et nos contradictions, il est possible de coconstruire des savoirs pluriels, critiques et émancipateurs. Le cyborg devient ainsi une figure politique, non pas comme sujet unifié ou stable, mais comme assemblage mouvant de récits, de corps, de technologies et de résistances. Dans un monde où les grands récits reviennent en force en figeant les identités, le cyborg propose une autre forme de subjectivation : ni universelle, ni homogène, mais relationnelle, partielle et toujours en tension. C’est dans cette acceptation de la contradiction, du fragment et de la multiplicité que réside son potentiel subversif et atemporel.

Alice Breton et Jaércio da Silva.

Sources :

  • Haraway Donna, « A Manifesto for cyborgs: science, technology and socialist feminism in the 1980’s », Socialist Review, 80, 1985, p. 65-108.
  • Haraway Donna J., « Chapter 3: Teddy Bear patriarchy taxidermy in the garden of Eden, New York City, 1908-1936 », in Haraway Donna J., Primate visions: gender, race, and nature in the world of modern science, London, Routledge, 1989.
  1. Latour Bruno, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, La Découverte, 2012.
  2. Denis Jérôme, « Les données et leurs mondes », in Millerand Florence, Coutant Alexandre, Latzko-Toth Guillaume, Millette Mélanie, Les publics de données. Penser la datafication de la société, Montréal, Les presses de l’Université de Montréal, 2025, p. 183.
  3. Coste Françoise, « 1979. Aux États-Unis, la fin d’un monde ? », Le Débat, 5, n° 207, 2019, p. 47-58.
  4. Coste Françoise, « "Women, Ladies, Girls, Gals…": Ronald Reagan and the evolution of gender roles in the United States », Miranda, 12, 2016. Coste Françoise, Reagan, Perrin, 2015.
  5. Coste Françoise, « Trump ou l’apocalypse. Une histoire intellectuelle du conservatisme américain à l’ère de Trump », 20 & 21. Revue d’histoire, 1, n° 153, 2022, p. 19-31.
  6. Coste Françoise, « Ronald Reagan’s Northern strategy and a new American partisan identity: the case of the Reagan Democrats », Anglophonia, 31, 2012, p. 221-238.
  7. Ruiz Jean-Marie, Vagnoux Isabelle, « Aux racines du "trumpisme" : un illibéralisme américain, 20 & 21. Revue d’histoire, 1, n° 153, 2022, p. 3-17.
  8. Plant Alex, « Ronald Reagan in 2016: the symbolic and political uses of collective memory », Politics & Government Undergraduate Theses, University of Puget Sound, Tacoma (WA), 2015.
  9. « Aux États-Unis, la Cour suprême autorise les expulsions s’appuyant sur une loi du XVIIIe siècle », Le Monde, avec AFP, 8 avril 2025.
  10. Sabbagh Daniel, « La question raciale et le vote républicain », La Vie des idées, 26 novembre 2024.
  11. The White House, « Defending women from gender ideology extremism and restoring biological truth to the federal government », January 20, 2025.
  12. Haraway Donna, in Allard Laurence, Gardey Delphine, Magnan Nathalie (éds), Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Paris, Exils, 2007, p. 39.
  13. Faludi Susan, Backlash. The undeclared war against American women, New York, Crown Publishing Group, 1991.
  14. De même, l’idée selon laquelle les études sur le genre seraient dominantes dans les sciences humaines et sociales en France ne résiste pas à l’analyse. Une étude dirigée par Étienne Ollion montre que, au sein d’un corpus de près de cent vingt revues de sciences sociales françaises publiées depuis le début des années 2000, seulement 11,4 % des articles abordent la question du genre. Ce chiffre relativise fortement le discours sur l’hégémonie supposée des études de genre dans le champ académique français, souvent brandi par la droite conservatrice dans les médias. Voir : Ollion Étienne, Boelaert Julien, Coavoux Samuel, et al., « La part du genre. Genre et approche intersectionnelle dans les sciences sociales françaises au XXIe siècle », Actes de la recherche en sciences sociales, à paraître.
  15. Haraway Donna, in Allard Laurence, Gardey Delphine, Magnan Nathalie (éds), Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, op. cit., p. 30.
  16. Haraway Donna J., « Modest witness: feminist diffractions in science studies », in Galison Peter, Stump David J. (éds), The disunity of science. Boundaries, contents, and power, Stanford University Press, Palo Alto (CA), 1996, p. 428-441.
  17. Donna Haraway porte un regard critique sur les dioramas conçus par Carl Akeley à l’American Museum of Natural History de New York. Dans son texte « Teddy Bear Patriarchy », Haraway (in Haraway Donna J., Primate visions: gender, race, and nature in the world of modern science, op. cit.) montre comment l’esthétique d’Akeley – alliant photographie, sculpture et taxidermie – a contribué à façonner un imaginaire traversé par des tensions de genre, de pouvoir et de légitimité scientifique, artistique et coloniale. Selon elle, la construction d’une figure mythifiée d’Akeley participe à occulter les conditions de production de ses œuvres : recours à des technologies spécifiques, collaborations rendues invisibles, et narration orientée.
  18. Boullier Dominique, « X, Meta, Amazon et Google : le moment de bascule pro-Trump », The Conversation, 15 février 2025.
  19. Terme péjorativement utilisé pour attaquer des formes d’engagement contre les discriminations. Voir : Mahoudeau Alex, La panique woke. Anatomie d’une offensive réactionnaire, Textuel,
  20. Haraway Donna, La Porte Xavier de, Récits pour notre temps. Donna Haraway. Presses universitaires de Lyon / La manufacture d’idées, 2024, p. 59.
  21. Haraway Donna, in Allard Laurence, Gardey Delphine, Magnan Nathalie (éds), Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, op. cit., p. 81.