Scission Warner Bros. Discovery, Paramount contrôlé par SkyDance : le streaming vidéo rebat les cartes à Hollywood

À l’instar de Comcast, Warner Bros. Discovery sépare ses chaînes de ses activités de streaming, désormais rentables, signant la fin de l’ancien monde. Le vieux Paramount est désormais remplacé par un New Paramount, sous le contrôle de Skydance, après d’importantes concessions à Donald Trump et son administration.

Débordées par le succès de Netflix, un loueur de DVD qui a fait du streaming vidéo une alternative à la télévision, les chaînes américaines ont longtemps tardé à lancer leurs propres services, de peur de cannibaliser les recettes publicitaires de la télévision et le chiffre d’affaires conséquent généré par les abonnements aux chaînes du câble. C’était au début des années 2010. Puis les désabonnements aux offres du câble (cord cutting) se sont multipliés, annonçant à terme une inversion des courbes qui allait voir la consommation de vidéo à la demande passer devant la consommation de programmes sur les chaînes linéaires.

C’était juste avant 2020, quand les premiers grands acteurs de la télévision aux États-Unis se sont résolus à proposer leur propre service de streaming, Disney+ en tête, lancé le 12 novembre 2019 (voir La rem n°53, p.65). Avec le confinement planétaire, la consommation de vidéos à la demande s’est définitivement banalisée. Les éditeurs américains de chaînes du câble ont alors compris que leur temps était compté, et qu’il allait falloir profiter des dernières recettes générées par les abonnements télévisuels pour financer le décollage de leurs services de streaming vidéo. Parce que ces services ont la particularité d’être distribués directement par leur éditeur aux États-Unis, souvent via des partenaires dans les nouveaux pays où ils sont proposés, l’enjeu s’est très vite concentré sur la taille et l’intérêt du catalogue présenté. Les acteurs intégrés aux États-Unis, ceux qui contrôlent à la fois les studios de production et les chaînes, semblaient favorisés : ils disposaient tous d’un immense catalogue. Mais la course aux nouvelles séries, aux originals comme moyen de recruter et de conserver les abonnés, les a conduits à devoir investir massivement dans la production. C’était le seul moyen de résister à Netflix, qui investit massivement parce qu’il est parti de rien, ne possédant à l’origine aucun catalogue de droits. Les studios se sont très vite endettés, les services de streaming vidéo ne permettant pas d’amortir les coûts des nouveaux programmes, au moins dans un premier temps, alors même que le chiffre d’affaires des chaînes de télévision s’érodait de plus en plus.

Après des lancements de services en cascade (voir La rem n°54, p.44) – avec HBO Max (Warner Bros. Discovery) en mai 2020, Peacock, devenu Universal+ (Comcast / NBC Universal), en juillet 2020, Paramount+ lancé en mars 2021 –, le marché américain s’est transformé en calvaire pour les anciens géants de Hollywood. Obligés d’internationaliser leur offre pour amortir le coût de leurs programmes, ils ont dépensé sans compter, aggravant encore le poids de leur dette (voir La rem n°68, p.69). Les années 2024-2025 ont ensuite été consacrées à la reprise en main de ces groupes, sommés de se désendetter, de s’adapter définitivement au marché du streaming et, finalement, d’organiser leur séparation d’avec le vieux monde de la télévision.

À cet égard, la trajectoire de Warner Bros. Discovery est exemplaire. Warner Bros., l’un des plus vieux studios américains de cinéma, a été rejoint en 1990 par HBO, la première chaîne payante lancée dans le monde, en 1975, célèbre pour ses séries phares bien avant que Netflix ne popularise les originals. L’ensemble est issu de la fusion de Warner Communications et de Time Inc., pour former un groupe intégré, présent dans la production et l’édition de chaînes, qui s’impose dans les années 1990 comme le plus grand groupe de médias au monde. Son catalogue immensément riche fera de lui une cible idéale pour les acteurs qui miseront sur la convergence : d’abord AOL en 2000, puis AT&T en 2018 (voir La rem n°48, p.69). Jamais ces stratégies n’ont permis de sauver les réseaux des opérateurs grâce à une distribution exclusive de leurs programmes.

En 2022, AT&T va donc se séparer de Warner Bros. pour fusionner avec Discovery, même si AT&T en reste l’actionnaire majoritaire. Rassemblés, les catalogues de documentaires et de divertissement de Discovery, les films de la Warner et les séries de HBO composent un immense catalogue pour s’imposer sur le marché du streaming. HBO Max fut le premier service de streaming américain à devenir rentable en 2023, mais pas suffisamment pour compenser les revenus en baisse de la chaîne HBO et la perte de recettes publicitaires pour les chaînes en clair de Discovery. En 2024, avec un chiffre d’affaires annuel de 39,3 milliards de dollars, Warner Bros. Discovery est encore déficitaire (4 %). Si le succès de HBO Max (117 millions d’abonnés dans le monde fin 2024) compense les pertes d’abonnés aux chaînes du câble (la division abonnement, direct to consumer (DTC), affiche un chiffre d’affaires en hausse de 2 %), il ne permet pas d’effacer en même temps la baisse des recettes publicitaires des chaînes (-11 %). La situation s’est donc inversée : désormais, ce ne sont plus les recettes des anciens médias qui financent le développement de l’offre de streaming, mais HBO Max qui accompagne le long déclin de la télévision aux États-Unis.

Autant dire que les chaînes de Warner Bros. Discovery pénalisent désormais les activités de streaming. Les actionnaires ont pris en compte cette dimension puisque le cours de Warner Bros. Discovery a chuté de 60 % depuis la fusion en 2022. En conséquence, le 9 juin 2025, Warner Bros. Discovery a annoncé se scinder en deux pour créer une société dédiée au streaming, qui sera associée aux studios du groupe, et une société dédiée à la télévision. La première société, Streaming & Studios, regroupera les actifs stratégiques que sont HBO et HBO Max, les studios Warner et DC Studios, lesquels gèrent la licence « DC Comics » ; elle récupère l’essentiel de la dette du groupe. La seconde,  Global Networks, regroupera les chaînes de télévision, dont les chaînes Discovery et CNN. La scission devrait être opérationnelle mi-2026, validant la fin d’un cycle où les groupes intégrés américains, mêlant studios et chaînes de télévision, finissent par se séparer de ces dernières maintenant que le passage au streaming est réalisé. Un autre groupe américain avait, d’ailleurs, pris la même décision en novembre 2024, Comcast s’étant séparé de l’essentiel de ses chaînes pour créer Versant, qui regroupe MSNBC, E!, CNBC ou encore SciFi. Comcast a, en revanche, conservé la marque NBC et les studios Universal, positionnés sur le marché porteur du streaming avec Universal+.

Aux États-Unis, il y avait 105 millions d’abonnés aux chaînes du câble en 2010, année où commence le cord cutting, contre 66 millions en 2024, soit 37 % d’abonnés en moins. Les difficultés des chaînes sont donc considérables, car les conditions de marché ont évolué très brusquement, ce qui n’augure rien de bon pour le spin-off de Comcast ou pour la future entité Global Networks de Warner Bros. Discovery. Certains « vieux » groupes ont d’ailleurs fini par être repris. Après le rachat de MGM par Amazon en 2021 (voir La rem n°59, p.69), Paramount a été repris à son tour, à un prix très bas. Issu de la fusion entre Viacom et CBS en 2019, le groupe rebaptisé Paramount Global a abandonné le nom CBS qui renvoyait à la télévision pour ne conserver que celui du studio, le contenu étant désormais roi sur les plateformes de streaming vidéo (voir La rem n°52, p.70). Mais la télévision a creusé les pertes, le lancement tardif de Paramount+ a coûté cher au groupe et il a fallu attendre le premier semestre 2025 pour qu’il réalise ses premiers bénéfices. Fortement endetté, Paramount Global a ainsi perdu quelque 60 % de sa valeur en Bourse entre 2020 et 2025. Shari Redstone, l’héritière de Sumner Redstone décédé en 2020, a donc décidé de mettre fin à l’aventure en cédant l’ensemble seulement 7,7 milliards de dollars, mais avec 14 milliards de dettes, au studio Skydance fondé par David Ellison, associé pour l’occasion au fonds ReBird (voir La rem n°71, p.67).

Il restait à la FCC, sous influence de Donald Trump, à autoriser l’opération. L’accord est tombé le 25 juillet 2025, mais dans des conditions suspectes. Un peu plus tôt, la famille Redstone s’était engagée à verser 16 millions de dollars au projet d’archives de la présidence de Donald Trump, en échange de l’abandon d’une plainte sur une interview biaisée de Kamala Harris sur CBS lors de la campagne présidentielle américaine, interview qui la mettait injustement en valeur selon le nouveau président des États-Unis. L’opération a été qualifiée de « gros pot-de-vin » par Stephen Colbert, l’animateur du Late Show sur CBS. Quelques jours avant l’autorisation de la fusion par la FCC – il ne s’agit peut-être que d’une « heureuse » coïncidence –, CBS annonçait mettre un terme au Late Show, officiellement parce que le programme perdait de l’argent. Quant à Skydance, il s’est engagé à reprendre en main la ligne éditoriale de CBS pour traquer les propos trop favorables à la promotion de la diversité et de l’inclusion (DEI) et pour que soient également représentés sur ses antennes les propos concurrents dans l’espace public américain, une décision saluée par Brendan Carr, le nouveau dirigeant de la FCC.

L’indépendance de la FCC semble à l’évidence compromise. Celle de New Paramount, le nom du groupe depuis sa reprise par Skydance, est peut-être plus assurée. En effet, après les concessions, David Ellison a appuyé les créateurs des « Simpson » suite à la diffusion d’un épisode très critique contre Donald Trump. Et le nouvel ensemble pourrait devenir plus grand et beaucoup plus puissant puisque le Wall Street Journal et Bloomberg ont révélé, mi-septembre 2025, un projet de rachat de Warner Bros. Discovery par New Paramount. Un nouveau géant du cinéma et du streaming émergerait alors aux États-Unis, de la taille de Disney qui, en plus de ses studios, a racheté ceux de la Fox en 2019.

Sources :

  • Madelaine Nicolas, « Warner Bros. Discovery profitable dans le streaming », Les Échos, 26 février 2024.
  • Jones Cellum, « Comcast to spin-off portfolio of cable networks including MSNBC and CNBC », theguardian.com, November 20, 2024.
  • Garnier Valentin, « Malgré le déploiement de Max, le chiffre d’affaires de Warner Bros. Discovery recule en 2024 », Écran total, 27 février 2025.
  • « Warner Bros. Discovery engage un tournant stratégique en se scindant en deux entités », Les Échos, 10 juin 2025.
  • Guérin Jean-Yves, « Médias : Warner Bros. Discovery se scinde en deux », Le Figaro, 10 juin 2025.
  • NPA Conseil, « Warner Bros. Discovery officialise sa scission en deux sociétés cotées en Bourse », influencia.net, 11 juin 2025.
  • Bouchaud Bastien, « La FCC de Trump donne sa bénédiction au mariage entre Skydance et Paramount », Les Échos, 28 juillet 2025.
  • Ruhlmann Amélie, « Les mille visages de David Ellison, le nouvel homme fort de Hollywood », Le Figaro, 25 août 2025.
  • « Paramount Skydance préparerait une offre sur Warner Bros », Les Échos, 15 septembre 2025.