SkyDeutschland, ProSiebenSat.1 : le marché allemand de la télévision se consolide
En Allemagne, convaincus de la nécessaire concentration du marché de la télévision, RTL Group s’empare de Sky Deutschland et MFE prend le contrôle de ProSiebenSat.1.
Certains, en Europe, croient encore en l’avenir de la télévision, mais à la condition d’une véritable concentration des marchés afin de résister à la concurrence des plateformes venues des États-Unis. Cette approche stratégique est en train de modifier en profondeur le paysage audiovisuel allemand, où Bertelsmann (RTL Group) et MFE (Media For Europe, ex-Mediaset) sont à la manœuvre.
Dirigé par Thomas Rabe, Bertelsmann contrôle RTL Group, sa filiale de télévision, un secteur dans lequel Thomas Rabe estime qu’il est nécessaire de disposer d’une taille critique, marché par marché, afin de proposer une alternative nationale puissante aux plateformes de streaming vidéo (voir La rem n°59, p.43). Quand RTL Group n’a pas les moyens de s’imposer sur un marché national, alors il doit céder ses activités, même si ces opérations de concentration sont souvent bloquées par les autorités nationales de concurrence. Ainsi, en France, RTL Group a tenté de céder M6 et RTL à TF1, avant d’y renoncer en 2022, car le groupe anticipait un veto de l’Autorité de la concurrence (voir La rem n°63, p.101). En 2023, il échouait pour les mêmes motifs à céder RTL Nederland à Talpa Network. RTL Nederland a finalement été racheté par le belge DPG Media pour 1,1 milliard d’euros, la cession ayant été annoncée dès 2023 avant d’être validée par l’autorité néerlandaise de la concurrence le 27 juin 2025. Déjà, en 2020, DPG Media, alors associé au groupe de presse belge Rossel, avait racheté la filiale belge de RTL. En France, Bertelsmann envisage de remettre M6 sur le marché si d’aventure la position de l’Autorité de la concurrence venait à évoluer, considérant que le marché pertinent de la publicité télévisé correspond à celui, étendu, de la publicité vidéo, qu’elle soit diffusée sur les services de streaming ou directement sur les chaînes.
En revanche, dans les pays où RTL dispose d’une position favorable sur le marché, le groupe doit endosser le rôle du consolidateur. C’est évidemment le cas en Allemagne et, plus largement, dans les pays de langue allemande. Ainsi, le 27 juin 2025, alors que la cession de RTL Nederland était autorisée, RTL Group a annoncé s’être mis d’accord avec Comcast pour qu’il lui cède Sky Deutschland, qui fédère l’offre de télévision payante de Sky en langue allemande, en Allemagne, en Autriche, au Luxembourg, au Liechtenstein et dans le Tyrol du Sud (Italie). La stratégie de consolidation a été approuvée par les marchés, le titre de RTL Group ayant bondi de presque 15 % le jour de cette annonce. Le nouvel ensemble, à vrai dire, fait émerger un géant de la télévision en Allemagne, puisque Sky est l’acteur dominant sur la télévision payante, notamment grâce à un catalogue de droits sportifs stratégiques, quand RTL Group dispose de la première chaîne privée en clair (la chaîne RTL talonne l’ARD, la chaîne publique leader des audiences en Allemagne). Sur le marché du streaming vidéo, Sky WOW dispose de 5,1 millions d’abonnés quand RTL+ a 6,3 millions d’utilisateurs, les deux plateformes se classant ensemble devant Disney+, mais derrière les leaders Netflix et Prime Video. Au-delà des audiences, le groupe fusionné représentera 4,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 45 % provenant des abonnements, et surtout un investissement annuel dans les contenus de 2,5 milliards d’euros. Certes, cet investissement inclut les onéreux droits sportifs, mais il positionne le nouveau RTL Deutschland comme le principal financeur de contenus en langue allemande, ce qui lui donne un avantage certain par rapport à l’offre globalisée des plateformes américaines de streaming vidéo.
Le pari de Thomas Rabe reste toutefois risqué. Assurément, la télévision conserve encore des audiences larges et fidèles, mais la durée d’écoute s’érode et son public vieillit. Si l’opération est structurante à court terme, elle ne fait que retarder l’inévitable bascule en ligne des offres de télévision linéaire. D’ailleurs, le prix de cession illustre les faibles perspectives des actifs dans la télévision. En 2018, quand Comcast a lancé son OPA sur Sky, l’ensemble était valorisé 30 milliards de dollars (voir La rem n°48, p.73). Sept ans plus tard, Sky Deutschland, l’un des fleurons du groupe Sky, est cédé pour 150 millions d’euros à RTL Group, avec la possibilité d’un bonus supplémentaire de 377 millions d’euros dans les cinq ans si l’action de RTL évolue à la hausse (entre 41 euros et maximum 70 euros).
L’opération entre RTL Group et Sky Deutschland a immédiatement éloigné RTL Deutschland des manœuvres pour la prise de contrôle de l’autre grand acteur de la télévision privée en Allemagne, ProSiebenSat.1. Ce dernier est, depuis les années 2000, la cible de MFE, l’ex-Mediaset transformé en groupe européen après la fusion de ses activités italiennes avec ses activités espagnoles en 2022 (voir La rem n°61-62, p.33). Pour les dirigeants de MFE, Silvio Berlusconi d’abord, Pier Silvio Berlusconi depuis 2023, l’émergence de grands groupes de télévision est également nécessaire pour faire face à la concurrence des plateformes américaines. Mais ces grands groupes ne doivent pas nécessairement être des acteurs nationaux très intégrés, capables d’investir fortement dans des contenus nationaux. Au contraire, la télévision en clair reposant sur le financement publicitaire, une offre européenne est nécessaire afin de fournir une alternative aux inventaires des plateformes mondialisées : les services américains de streaming vidéo, mais également les Big Tech. MFE cherche donc d’abord à faire émerger un champion européen plutôt qu’une collection de champions nationaux. Il fédère les actifs italiens et espagnols de Mediaset, a tenté de prendre le contrôle de M6 quand Bertelsmann a mis la chaîne française en vente et, sur le marché allemand, ProSiebenSat.1 est au centre de ses attentions depuis la fin des années 2010.
Le groupe ProSiebenSat.1 est né en 2000 de la fusion de deux actifs détenus par le groupe Kirch : ProSieben Media, d’une part, et Sat.1, de l’autre, qui faisait alors émerger le premier groupe privé audiovisuel en Allemagne. Le groupe Kirch fera faillite l’année suivante et ProSiebenSat.1 sera cédé en 2003 à un investisseur, Haim Saban, avec une participation minoritaire d’Axel Springer, qui proposera de racheter la totalité du capital de ProSiebenSat.1 en 2005 pour une valorisation de 3 milliards d’euros. L’autorité allemande de la concurrence s’y opposera, ouvrant la voie à deux fonds d’investissement, Permira et KKR, qui prennent le contrôle du groupe en 2006 en s’alignant sur le prix avancé par Axel Springer. En 2013, ils introduiront en Bourse ProSiebenSat.1, ce qui permettra à Silvio Berlusconi, six ans plus tard, de s’inviter au capital du groupe, avec 9,6 % du total, moyennant 330 millions d’euros (voir La rem n°53, p.36). Mais l’arrivée de Silvio Berlusconi soulève immédiatement une levée de boucliers au sein de ProSiebenSat.1 et dans la classe politique allemande. Malgré les réticences, MFE monte à 20 % du capital en 2020, en même temps que le Tchèque Daniel Křetínský avec 10 % du capital (voir La rem n°54, p.28). Dès 2021, Daniel Křetínský aura cédé la quasi-totalité des actions acquises et, en 2023, un autre investisseur tchèque, le groupe PPF, s’impose comme deuxième actionnaire de ProSiebenSat.1 avec 10,1 % du capital. Après un procès, gagné en 2023, MFE obtiendra le droit d’être représenté au conseil d’administration de ProSiebenSat.1, tout en montant de nouveau au capital du groupe audiovisuel, juste sous le seuil des OPA, fixé à 30 % du capital.
La situation va alors évoluer. Le décès de Silvio Berlusconi en juin 2023, la politique éditoriale plus consensuelle de son fils, Pier Silvio Berlusconi, rendent désormais possible un rapprochement entre MFE et ProSiebenSat.1. En conséquence, le 26 mars 2025, MFE annonce lancer une OPA sur ProSiebenSat.1, après avoir conclu un accord contraignant avec l’un de ses actionnaires, ce qui l’amène à franchir automatiquement le seuil de déclenchement des OPA. MFE propose alors 5,70 euros par action, ce qui valorise ProSiebenSat.1 1,5 milliard d’euros. L’offre correspond au prix moyen de l’action sur les trois derniers mois, avec toutefois 12 % de décote par rapport au cours de l’action le jour du lancement de l’OPA. Autant dire que MFE ne compte pas prendre le contrôle total de ProSiebenSat.1 avec cette offre, mais s’assurer de renforcer ses positions au sein de la gouvernance du groupe. Le 12 mai 2025, le groupe italien doit faire face à l’offre concurrente du deuxième actionnaire, PPF, qui décide alors de monter sa participation de 13 à 29,9 % du capital de ProSiebenSat.1 pour un prix de 7 euros par action, un moyen pour lui de défendre la valeur de sa participation face à la stratégie de MFE.
L’annonce du rachat de Sky Deutschland par RTL Group le 25 juin 2025 va changer la donne. ProSiebenSat.1 se retrouve distancé par le nouvel ensemble, ce qui fragilise ses perspectives en Allemagne, quand la stratégie de MFE est d’abord européenne. Le 28 juillet 2025, MFE annonce augmenter son offre sur ProSiebenSat.1 et proposer désormais 8,15 euros par action, un montant désormais supérieur de 16 % par rapport à l’offre publique d’achat de PPF. Les actionnaires vont préférer l’offre de MFE et, le 1er septembre 2025, PPF va annoncer renoncer à son OPA et céder à MFE sa participation de 15,68 % dans ProSiebenSat.1. L’opération doit être achevée avant la fin de l’année 2025, ce qui fera de MFE l’actionnaire principal de ProSiebenSat.1, avec plus de 60 % du capital.
Après la prise de contrôle de ProSiebenSat.1, MFE va pouvoir enrichir l’offre de sa régie de quelque 45 millions de nouveaux téléspectateurs. Son chiffre d’affaires va plus que doubler, passant de 2,95 milliards d’euros à 6,8 milliards d’euros. Le groupe, jusqu’alors présent sur deux grands marchés européens de la télévision, l’Italie et l’Espagne, intégrera désormais un très grand marché, l’Allemagne, et deviendra ainsi le troisième groupe européen de télévision en chiffre d’affaires, derrière RTL Group et le britannique Sky. Il ne manquera plus à MFE que le marché français, lui aussi très important, pour devenir un véritable acteur paneuropéen de la télévision. Son nouveau concurrent en Allemagne, RTL, pourrait d’ailleurs être son meilleur ami à Paris si, d’aventure, M6 est remis en vente.
Sources :
- Tosseri Olivier, « Mediaset poursuit sa mue vers une télévision plus modérée en Italie », Les Échos, 21 février 2024.
- Rožánek Filip, « Czech financial group increases stake in ProSieben », Czech Media Monitor, 9 mars 2023.
- Tosseri Olivier, « Dans les médias, l’ambition toujours intacte de la famille Berlusconi en Europe », Les Échos, 28 mars 2025.
- Sallé Caroline, Segond Valérie, « Berlusconi rêve d’un grand groupe de télé paneuropéen », Le Figaro, 28 mars 2025.
- Grasland Emmanuel, « Après l’offre Berlusconi, la surenchère de PPF pour acheter l’allemand ProSiebenSat.1 », Les Échos, 14 mai 2025.
- « L’autorité néerlandaise de la concurrence valide le rachat de RTL Nederland par DPG sous conditions », Reuters, 27 juin 2025.
- Grasland Emmanuel, « RTL Group s’offre SkyDeutschland pour contrer Netflix et Amazon », Les Échos, 30 juin 2025.
- Benedetti Valentini Fabio, Madelin Thibault, Tosseri Olivier, « La famille Berlusconi relève son offre sur ProSiebenSat.1 », Les Échos, 29 juillet 2025.
- Ruhlmann Amélie, « Le groupe de la famille Berlusconi repousse ses frontières en Europe », Le Figaro, 2 septembre 2025.