Starlink, le réseau satellitaire d’Elon Musk, à l’assaut de l’Europe continentale

Là où les réseaux terrestres traditionnels sont indisponibles – à la suite d’une catastrophe naturelle ou en cas de guerre, ou bien lorsqu’ils n’existent tout simplement pas, comme dans des zones rurales ou des îles éloignées –, le réseau satellitaire Starlink, propriété d’Elon Musk, séduit de plus en plus. De l’archipel de Mayotte aux zones blanches en France métropolitaine en passant par l’Ukraine ou encore l’Italie, l’entreprise américaine s’implante progressivement en Europe continentale.

« Elon Musk, tandis que vous tentez de coloniser Mars, la Russie tente de coloniser l’Ukraine », écrivait le 26 février 2022 sur X (ex-Twitter) Mykhailo Fedorov, le ministre de la transformation numérique en Ukraine. Le réseau internet du pays est alors victime d’une vague de cyber-attaques quand il n’est pas partiellement détruit par l’armée russe – sans toutefois trop le dégrader, pour ne pas risquer de rendre aveugles ses propres forces militaires sur le terrain. Toujours est-il que, deux jours après le tweet de Mykhailo Fedorov, le réseau Starlink devenait opérationnel en Ukraine, et un premier stock de paraboles était livré par camion. Depuis, plusieurs dizaines de milliers de ces équipements ont été acheminés et financés, d’abord par SpaceX qui, fin 2022, estimant le coût de fonctionnement de 25 000 antennes à 400 millions de dollars par an, a su rallier d’autres financeurs parmi lesquels les États-Unis, la Pologne ou encore le Royaume-Uni. Le réseau Starlink contribue à maintenir une couverture internet dans les régions d’Ukraine, sans que l’on sache réellement si le réseau n’est pas également exploité sur place par l’armée russe, comme l’affirme Kiev, ce que démentent à la fois Vladimir Poutine et Elon Musk.

Cet accès haut débit à internet par satellites en orbite terrestre basse est développé depuis 2018 par SpaceX, l’entreprise spécialisée dans le domaine de l’astronautique et du vol spatial, propriété du milliardaire américain, nouvellement nommé à la tête du département de l’efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency) au sein de l’administration Trump. Le kit Starlink, en vente libre, fonctionne à l’électricité et comprend une parabole, à placer face au ciel, reliée par un câble Ethernet à un routeur Wi-Fi, à partir duquel l’utilisateur accède à internet après avoir souscrit un abonnement. Les paraboles connectées à une constellation de milliers de satellites en orbite basse offrent un débit théorique de 260 mégabits, qui augmentera au fur et à mesure de l’envoi de nouveaux satellites.

Starlink peut être déployé rapidement en temps de guerre, mais aussi en cas de catastrophe naturelle. Après le passage du cyclone Chido à Mayotte, le 5 décembre 2024, près de 90 % des réseaux de télécommunications, fixe et mobile, n’étaient plus opérationnels en raison soit de la destruction ou de la chute des poteaux et des antennes, soit des coupures d’électricité. Plus de trois semaines après, le 30 décembre 2025, le Premier ministre François Bayrou annonçait, parmi les mesures d’urgence, le déploiement sur l’archipel de 200 antennes satellite du programme américain Starlink. Les représentants des opérateurs de télécommunications sur place, notamment Orange et Free, n’ont pas caché leur mécontentement. « Nous sommes heurtés par une communication du gouvernement qui axe ses annonces sur un wifi performant by Starlink, pourtant bien moins couvrant et moins performant qu’un réseau mobile », a réagi Laurentino Lavezzi, directeur des Affaires publiques d’Orange. Le communiqué de l’entreprise, publié sur le réseau social X, également propriété d’Elon Musk, interroge « quant à la pertinence dans la poursuite du rétablissement des réseaux […] et laisse pantois sur le terrain de la souveraineté numérique ». Deux semaines après le passage du cyclone, 85 % de la couverture mobile avait pourtant été rétablie.

L’offre de connectivité proposée par Starlink est bien une question épineuse dans l’Hexagone. En France métropolitaine, le kit Starlink séduit les abonnés déçus par les opérateurs de télécommunications et fournisseurs d’accès à internet, dont les choix technologiques ont toujours porté sur la fibre optique. Or, avec l’extinction du réseau cuivre (utilisé pour l’ADSL) dans 162 communes le 31 janvier 2025, l’offre de Starlink devient presque la seule alternative pour disposer d’une bonne connectivité au réseau. Selon l’Arcep, un Français sur dix n’a pas encore accès à la fibre optique et, pour certains, le raccordement sera de toute façon trop coûteux ou complexe. Si les opérateurs de télécommunications se targuent de couvrir au minimum 99 % de la population, la couverture géographique ne concerne que de 92 à 96 % du territoire, ce qui équivaut à plusieurs centaines de milliers de Français qui ont le plus grand mal à se connecter à internet – une aubaine pour l’entreprise américaine. Parmi les quatre opérateurs de réseau mobile français, Bouygues Telecom Entreprises est le seul à avoir noué un partenariat de distribution avec Starlink, en juillet 2024, afin notamment d’anticiper les besoins des entreprises dont l’unique connexion à internet passait par du cuivre, dorénavant coupé.

Starlink compte 4 millions de clients répartis dans plus de 100 pays dans le monde, et se garde bien de communiquer le nombre de clients par pays. Selon les données issues de Cloudflare Radar, le trafic mondial de Starlink a été multiplié par 3,3 en 2024, comme en 2023, et la France compte pour 2,7 % de ce trafic.

Plus étonnant, Starlink serait également sur le point de signer un important contrat avec l’Italie. Selon la dirigeante italienne d’extrême droite Giorgia Meloni, « Elon Musk est un homme génial, une grande personnalité de notre époque, un innovateur extraordinaire qui a toujours le regard tourné vers l’avenir », en parlant de celui qui a organisé en janvier 2025 une « rencontre surprise » avec son homologue américain, Donald Trump, dans sa résidence de Mar-a-Lago, peu avant son investiture.

L’entreprise SpaceX serait en négociation avancée avec le gouvernement de Giorgia Meloni en vue de la signature d’un contrat d’une durée de cinq ans et d’un montant de 1,5 milliard d’euros pour la fourniture d’une gamme complète de services de cryptage pour la téléphonie et l’internet de l’exécutif italien, des services de communications pour l’armée dans la région méditerranéenne ainsi que des services de satellites pour les situations d’urgence en cas d’attaque terroriste ou de catastrophe naturelle. Dans des propos rapportés par le média américain Bloomberg, « le projet a déjà été approuvé par les services de renseignement italiens ainsi que par le ministère de la Défense ». L’opposition italienne fustige un accord conclu sans débat, sans transparence et sans appel d’offres, qui, en outre, foulerait aux pieds la future mise en service par l’Europe d’une constellation souveraine de satellites de télécommunications.

La Commission européenne s’apprête, en effet, à signer un contrat de concession de douze ans avec le consortium SpaceRISE, réunissant le français Eutelsat, le luxembourgeois SES (Société Européenne des Satellites) et l’espagnol Hispasat, afin de doter les Européens de satellites de télécommunications souverains. 60 % du coût, évalué à 10,6 milliards d’euros, sont pris en charge par les finances européennes, et les 40 % restant, par des partenaires industriels parmi lesquels Thales Alenia Space (France-Italie), OHB (Allemagne), Airbus Defence and Space (France, Espagne, Allemagne, Royaume-Uni), Telespazio (Italie-France), Deutsche Telekom (Allemagne), Orange (France), Hisdesat (Espagne) et Thales SIX GTS (France).

Or, ce projet, appelé Iris2 et déjà surnommé le « Starlink européen », ne plaît pas à l’Allemagne, qui juge le contrat onéreux et trop favorable aux Français. Robert Habeck, le ministre de l’économie allemand, a partagé avec le quotidien économique Handelsblatt la lettre qu’il a adressée en ce sens au commissaire français au marché intérieur de l’Union européenne, Thierry Breton, alors encore en poste. Le projet, très ambitieux, commence cette année par la consolidation de la chaîne des fournisseurs, avant d’entamer une phase de développement jusqu’en 2028, suivie du lancement des premiers satellites, prévu en 2029 et d’une mise en service en 2030 et 2031. « C’est long parce que certaines des technologies ne sont pas disponibles en Europe et doivent être développées : c’est par exemple le cas des antennes actives, des terminaux sols 5G, et demain 6G, capables de s’interfacer avec les satellites et aussi des technologies quantiques qu’Iris2 devra intégrer mais qui n’ont pas encore atteint le bon niveau de maturité », précise Eva Berneke, directrice générale d’Eutelsat. Un projet hautement stratégique pour Bruxelles dont l’objectif, à l’instar de Galileo dans le domaine de la navigation spatiale (voir La rem n°41, p.29) ou de Copernicus dans le domaine de l’observation de la Terre (voir La rem n°42-43, p.25), est de ne pas dépendre de technologies étrangères.

En tout cas, le succès de Starlink ne faiblit pas. Selon le recensement le plus récent de l’Union internationale des télécommunications (UIT), 2,6 milliards de personnes n’ont pas accès au réseau internet dans le monde, et l’entreprise d’Elon Musk se développe encore plus vite dans les pays où les fournisseurs d’accès à internet peinent à proposer une connectivité de qualité – notamment en Afrique où, en 2024, 38 % de la population utilise internet, contre 91 % en Europe. La stratégie de Starlink serait de pratiquer tout d’abord des tarifs très compétitifs par rapport à l’offre locale puis, après avoir capté une part de marché significative, d’augmenter considérablement les prix. Le média en ligne Rest of the World, qui a coordonné une étude sur le sujet en Afrique, relève que « un abonnement mensuel à Starlink est moins cher que celui du principal fournisseur d’accès internet fixe dans au moins cinq des seize pays africains où le service est disponible ». L’entreprise se réserve ensuite le droit d’augmenter ses prix, comme ce fut le cas au Nigeria où l’opérateur, dorénavant troisième fournisseur d’accès à internet du pays, a tout simplement doublé ses tarifs d’un mois sur l’autre, à la fin de l’année 2024.

Autre problème de taille : cette conquête spatiale a « transformé la banlieue de la Terre en un immense dépotoir de débris de toutes sortes et de toutes tailles, satellites inactifs, étages de fusée, boulons, outils perdus par des astronautes », explique le CNRS. « Depuis 2019, il y a eu une explosion des mises en orbite à des fins commerciales, et on estime une augmentation de 332 % du nombre de satellites en orbite basse entre 2019 et 2028 », ajoute Laure Schiettecatte, professeure agrégée d’histoire et de géopolitique à Sciences Po Rennes. Le corollaire de cette prolifération d’engins spatiaux est l’accroissement des débris dangereux. En 2024, l’Agence spatiale européenne estimait à 36 000 le nombre d’objets de plus de 10 centimètres, 1 million mesurant entre 1 et 10 cm et 130 millions mesurant moins de 1 cm. Or, le nombre de satellites en orbite basse devrait atteindre entre 40 000 et 60 000 appareils en 2030, contre seulement 9 000 aujourd’hui. Face à ces enjeux d’une importance cruciale pour l’avenir de l’aérospatiale, le marché de la surveillance de l’espace est en pleine effervescence partout dans le monde, y compris en France, comme en témoigne, notamment, la levée de fonds de 10 millions d’euros en janvier 2024 par la start-up Aldoria, située à Toulouse et spécialisée dans cette activité.

Le risque, avec la multiplication de la mise en orbite de satellites, notamment en orbite basse – entre 200 et 2 000 kilomètres d’altitude –, est une réaction en chaîne appelée « syndrome de Kessler » (voir La rem n°41, p.32). Il décrit un scénario selon lequel le nombre croissant de satellites et de débris en orbite atteindrait un seuil critique où les collisions deviendraient si fréquentes qu’elles généreraient encore davantage de débris, déclenchant une réaction en chaîne qui rendrait impossible la mise en orbite de nouveaux satellites, au moins jusqu’à ce que les débris retombent sur terre, soient détruits ou bien encore rapatriés, ainsi que tente de le faire la société japonaise Astroscale. En janvier 2025, Starlink a déjà envoyé plus de la moitié des 12 000 satellites prévus dans une première phase, et a d’ores et déjà planifié d’en envoyer 30 000 supplémentaires dans une seconde phase, dont l’Union internationale des télécommunications a reçu la demande d’autorisation en 2019.

Sources :

  • Henry Caleb, « SpaceX submits paperwork for 30,000 more Starlink satellites », spacenews.com, October 15, 2019.
  • Copp Tara, « Why is Ukraine’s internet still up? Perhaps because the invaders need it », defenseone.com, March 7, 2022.
  • Global Voices Central & Eastern Europe, « L’Internet ukrainien peut-il résister aux attaques et aux destructions à long terme de la Russie ? », globalvoices.org, 31 mars 2022.
  • France Info avec AFP, « Guerre en Ukraine : Elon Musk va finalement continuer à financer Starlink en Ukraine », francetvinfo.fr, 15 octobre 2022.
  • Bourdet Julien, « Un algorithme pour éviter les débris spatiaux », lejournal.cnrs.fr, 18 janvier 2023.
  • Galéron Florine, « Spatial : Aldoria lève 10 millions d’euros pour accélérer la surveillance de l’espace », toulouse.latribune.fr, 23 janvier 2024.
  • Galéron Florine, « Spatial : Astroscale grandit à Toulouse après avoir lancé son premier satellite d’inspection de débris », toulouse.latribune.fr, 21 février 2024.
  • France Info, « Guerre en Ukraine : Kiev accuse SpaceX de laisser les forces russes utiliser le réseau satellite Starlink dans les territoires occupés », francetvinfo.fr, 11 février 2024.
  • Le Figaro avec AFP, « Guerre en Ukraine : le Kremlin et Musk démentent que Starlink soit utilisé par l’armée russe », lefigaro.fr, 12 février 2024.
  • Tournière Morwyn, « Espace : la menace grandissante du nombre d’objets en orbite autour de la Terre », ouest-france.fr, 25 juillet 2024.
  • Brockschmidt Johan, « Is Elon Musk’s Starlink in Africa a blessing or a curse? », Deutsche Welle, dw.com, October 11, 2024.
  • Espieussas Lucyle, « Spatial : avec Iris, l’Europe réplique à Starlink de SpaceX », journaldunet.com, 17 décembre 2024.
  • International Telecommunication Union (ITU), « Internet use continues to grow, but universality remains elusive, especially in low-income regions », itu.int, Facts and Figures 2024.
  • Pontiroli Thomas, « Internet : la France face à l’irrésistible ascension du Starlink d’Elon Musk », lesechos.fr, 23 décembre 2024.
  • Communiqué de Laurentino Lavezzi, directeur des affaires publiques d’Orange, X, x.com/l_lavezzi/status/1873788178433273900, 30 décembre 2024.
  • « Italy plans $1.6 billion SpaceX telecom security deal », bloomberg.com, January 5, 2025.
  • Tosseri Olivier, « Les pourparlers entre Meloni et Musk sur les télécoms sécurisés font polémique en Italie », lesechos.fr, 7 janvier 2025.
  • Alam Khadija, Dosunmu Damilare, « Starlink is now cheaper than the leading internet provider in some African countries », restofworld.org, January 10, 2025.