Télé-Meloni : le débat sur l’indépendance de la RAI relancé
Les nominations de proches de Giorgia Meloni à la tête de la RAI et la déprogrammation en dernière minute d’une intervention critique d’Antonio Scurati font regretter à certains la vieille lottizzazione. Les procès en diffamation contre des intellectuels n’arrangent rien.
La télévision italienne est inclassable. Elle est d’abord ultradominante dans le paysage médiatique italien, parce que la population, parmi les plus âgées en Europe, reste fidèle au petit écran. Elle est ensuite scindée en deux ensembles : la télévision publique qui domine depuis toujours en parts d’audience le grand concurrent privé, Mediaset, fondé par Silvio Berlusconi ; les autres carrefours d’audience dépendent des offres payantes, dont certaines éditées par Mediaset. Partant, la télévision a longtemps été considérée, en Italie, comme le reflet du monde politique avec la RAI plutôt à gauche, Mediaset au service des idées de la droite de Silvio Berlusconi. La situation est, en fait, bien plus nuancée.
Depuis 1975 et la mise en place de la lottizzazione, chacune des chaînes de la RAI est « confiée » à l’un des partis italiens, qui y place ses représentants, au risque parfois d’un management coupé des enjeux économiques des médias. La RAI compte en tout cinq chaînes généralistes et huit chaînes thématiques. Cette manière d’organiser une sorte de pluralisme externe au sein de l’audiovisuel public italien a été battue en brèche une première fois quand Matteo Renzi, en 2015, a renforcé le poids du gouvernement dans le processus de nomination des dirigeants de la RAI. Cette évolution permet aujourd’hui au gouvernement de Giorgia Meloni de procéder à un renouvellement sans précédent du management de l’audiovisuel public.
En 2022, quand les Italiens portent en tête des élections législatives le parti Fratelli d’Italia et ses alliés, Giorgia Meloni devient la nouvelle présidente du Conseil. La situation est sans précédent. Son parti, décrié pour ses origines profascistes, a toujours été exclu de la lottizzazione. Ses principaux éléments, et Giorgia Meloni en premier lieu, ont été tenus à l’écart pendant longtemps sur l’échiquier politique, et donc aussi à l’antenne puisque la RAI est en quelque sorte son double médiatique. Giorgia Meloni a toujours dénoncé son ostracisation médiatique par la gauche, à qui elle reproche une forme d’hégémonie culturelle, avec la RAI en ligne de mire. En effet, Fratelli d’Italia a bénéficié d’une attitude plus bienveillante de la part des chaînes du groupe Mediaset, proche du parti Forza Italia fondé par Silvio Berlusconi, parti qui s’est allié avec Giorgia Meloni dans la nouvelle coalition. Le service public audiovisuel italien s’est donc naturellement trouvé en ligne de mire du nouvel exécutif.
Finalement, la réforme des nominations de 2015 et la mise au ban de Fratelli d’Italia, avant son accession au pouvoir en 2022, ont fait des nominations à la RAI l’objet d’une vraie confrontation. Giorgia Meloni a rompu avec les anciennes logiques de répartition des postes en favorisant d’abord la nomination de proches sur le plus grand nombre d’antennes possibles. Le 8 mai 2023, l’administrateur délégué de la RAI, Carlos Fuortes, a ainsi annoncé sa démission suite à de fortes pressions de sa tutelle et parce qu’il était en désaccord avec les changements souhaités de ligne éditoriale. Il a depuis été remplacé par un proche de Giorgia Meloni.
D’autres figures ont également quitté le service public. Le 13 mai 2023, quelques jours plus tard, Fabio Fazio, qui animait une des émissions phares de la RAI, « Che tempo che fa », connue pour ses invités politiques, a préféré lui aussi démissionner. Cette série de démissions a conduit la presse d’opposition à dénoncer une censure latente à la RAI par la mise à l’écart des personnalités indépendantes et à s’inquiéter de l’émergence d’une télévision publique où le pouvoir, désormais concentré en quelques mains, ferait émerger une télé-Meloni. Paradoxalement, la lottizzazione apparaît rétrospectivement comme un garde-fou utile pour préserver le pluralisme à l’antenne !
Le débat sur l’indépendance de la RAI a été relancé le 20 avril 2024 quand Serena Bortone, la présentatrice de l’émission « Chesarà » sur RAI 3, a dénoncé pour d’obscures « raisons éditoriales » l’annulation de l’intervention de trois minutes d’Antonio Scurati, prévue à l’occasion de la célébration de la libération italienne de l’occupation nazie, le 25 avril 1945.
Antonio Scurati est l’auteur reconnu d’une trilogie sur les origines du fascisme italien et comptait rappeler le refus de Giorgia Meloni de défendre l’inscription de l’antifascisme dans l’actuelle constitution italienne. Serena Bortone n’aura pas le temps de lire le texte écrit par Antonio Scurati lors de son émission, en réponse à la censure qu’elle a dénoncée, puisque Giorgia Meloni le publie elle-même sur ses réseaux sociaux, juste avant sa lecture à l’antenne. Et Giorgia Meloni dénonce à cette occasion une censure exercée d’abord à son égard, soulignant l’existence d’une « guerre culturelle » pour reprendre un terme propre au débat public américain : « Ceux qui ont toujours été ostracisés et censurés par le service public ne demanderont jamais la censure de qui que ce soit. »
À l’évidence, l’autocensure fonctionne mieux, puisque ce sont les menaces qui s’accumulent sur les opposants quand, à la RAI, la « censure » est surtout liée à des décisions maladroites du management trop empressé de ne pas déranger la cheffe du gouvernement. Giorgia Meloni révélera d’ailleurs que le refus de faire passer Antonio Scurati à l’antenne est lié au prix du cachet demandé : 1 500 euros les trois minutes de lecture. En soumettant ses adversaires à la vindicte populaire, le chiffre étant il est vrai indécent quand on le rapporte à la réalité des faibles audiences de l’émission (3 % seulement) et au contexte de commémoration de la libération de l’Italie, Giorgia Meloni fait donc le choix de la menace.
Cette stratégie qui fait peser sur ses détracteurs le poids d’ennuis médiatiques ou judiciaires semble en effet systématique. À son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni a maintenu les plaintes qu’elle avait déposées quand elle était dans l’opposition, accusant notamment de diffamation le journaliste Roberto Saviano, auteur célèbre de Gomorra, une enquête sur la mafia italienne, qui avait dénoncé en 2020 ses positions, pour l’avoir qualifiée, avec Matteo Salvini, de « salauds » (bastardi), qui laissent mourir en mer des migrants. Elle a, depuis, gagné son procès. Devenue cheffe du gouvernement, Giorgia Meloni a porté plainte contre l’universitaire Luciano Canfora pour diffamation, celui-ci l’ayant qualifiée de « néonazie dans l’âme ». Ces procès visent à rendre plus difficile l’exercice d’une liberté d’expression, critiquable parfois, mais pourtant essentielle en démocratie.
Sources :
- Tosseri Olivier, Benedetti Valentini Fabio, « En Italie, la RAI secouée par la reprise en main politique », Les Échos, 8 juin 2023.
- Racque Élise, « Un intellectuel italien en procès pour diffamation… Ciao la liberté d’expression ? », AFP, telerama.fr, 17 avril 2024.
- Tosseri Olivier, « La télévision italienne accusée de censure au profit de Giorgia Meloni », Les Échos, 23 avril 2024.
- Segond Valérie, « Giorgia Meloni rattrapée par "l’affaire Scurati" », Le Figaro, 26 avril 2024.
- Eutrope Xavier, « La télévision italienne est le miroir sale de la politique du pays », entretien avec Peppino Ortoleva, La Revue des médias, 12 juin 2024.