Télécoms : en Europe, la concentration agite les marchés

En autorisant la fusion entre Orange et MásMóvil en Espagne, la Commission européenne maintient la règle des quatre opérateurs par marché, mais elle envisage désormais de faciliter l’émergence d’opérateurs transfrontaliers. Iliad ouvre la voie en Europe avec les pays nordiques et l’Ukraine, mais échoue en Italie. Au Royaume-Uni, la fusion entre Three et Vodafone enclenche la consolidation du marché. En France, SFR pourrait être cédé si les règles changeaient.

L’année 2023 fut celle de toutes les interrogations dans le secteur des télécommunications en Europe (voir La rem n°68, p.52). Orange allait-il obtenir l’autorisation de la Commission européenne pour racheter MásMóvil en Espagne ? Vodafone UK allait-il obtenir de la CMA (Competition and Markets Authority) britannique le droit de racheter Three ? Le gouvernement italien allait-il continuer à peser sur l’avenir de TIM (Telecom Italia) ? SFR, le géant français, coté aux Pays-Bas, allait-il s’effondrer sous le poids de sa dette et se remettre des affaires de corruption au plus haut sommet du groupe ?

L’année 2024 fut celle des réponses, sans confirmation d’une évolution de la position de la Commission européenne sur les règles de la concurrence. En Espagne, le rapprochement entre Orange et MásMóvil, qui devait faire passer le pays de quatre à trois opérateurs, a finalement été autorisé le 20 février 2024. La Commission européenne n’est toutefois pas revenue sur sa doctrine puisqu’elle a imposé à Orange et à MásMóvil ses habituels remèdes. En effet, hormis l’interdiction, en 2015, du rapprochement de TeliaSonera et de Telenor au Danemark puis, en 2016, de la fusion entre Three et O2 au Royaume-Uni (voir La rem n°38-39, p.42), la Commission européenne autorise les fusions, mais prévoit des remèdes qui font réémerger un quatrième opérateur, ainsi du rachat de Jazztel par Orange en Espagne en 2014, qui a permis à MásMóvil de s’imposer comme quatrième opérateur en récupérant des fréquences (voir La rem n°36, p.48), ou de la fusion entre Wind et Three (3 Italia) en 2016, qui a permis à Iliad de lancer Free dans la péninsule en récupérant là encore des fréquences (voir La rem n°40, p.48). Orange pourra donc fusionner avec MásMóvil et en prendre le contrôle à terme, l’accord de fusion à 50-50 autorisant Orange à contrôler ensuite 51 % du capital du nouveau géant espagnol.

Mais le nouvel ensemble devra céder des fréquences à l’opérateur mobile virtuel Digi, déjà présent en Espagne, et lui garantir un contrat d’itinérance le temps qu’il installe ses antennes, c’est-à-dire le temps pour lui d’émerger comme un quatrième opérateur mobile en Espagne. Certes, Orange-MásMóvil s’impose comme un géant sur le marché espagnol, au coude à coude avec Telefónica et loin devant Vodafone, désormais troisième acteur du marché (la filiale espagnole de Vodafone a été cédée en octobre 2023 au fonds Zegona), et très loin du roumain Digi. Mais ce dernier aura une politique concurrentielle très agressive pour gagner des clients, seul moyen d’amortir les coûts fixes importants liés au déploiement d’un réseau. Autant dire qu’à part les synergies sur les achats de matériels, l’opération ne permet pas aux acteurs des télécoms en Espagne d’augmenter les tarifs des abonnements.

La politique concurrentielle européenne continue donc de favoriser les consommateurs et ne donne pas aux opérateurs les moyens d’augmenter rapidement leur taux de marge afin de financer les investissements conséquents auxquels ils doivent procéder, dans la fibre et de plus en plus dans la 5G. Paradoxalement, le lendemain de l’autorisation du rapprochement entre Orange et MásMóvil, la Commission européenne publiait un livre blanc sur les infrastructures numériques où un allègement des règles de la concurrence était souhaité pour aider les opérateurs à financer le déploiement des nouveaux réseaux. Mais cet allègement visait d’abord les opérations transfrontalières qui permettent, certes, de réaliser des économies d’échelle sur l’achat de matériel, mais qui ne permettent pas d’amortir plus rapidement le coût de déploiement des réseaux parce que, marché par marché, la pression concurrentielle reste forte et les prix des abonnements assez peu élevés en comparaison avec les marchés non européens.

Les refus répétés de l’Union européenne sur le passage de quatre à trois opérateurs par marché expliquent en partie l’impossibilité d’un accord, en Italie, entre Iliad et Vodafone, le premier souhaitant fusionner avec le second pour atteindre une taille critique plus rapidement. Vodafone, miné par la guerre des prix en Italie depuis l’arrivée de Free sur le marché, a finalement décidé de céder sa filiale italienne à Swisscom. Annoncée en mars 2024, l’opération est effective depuis le 2 janvier 2025. Pour 8 milliards d’euros, Swisscom, qui contrôle Fastweb en Italie, jusqu’alors quatrième opérateur mobile du pays, devient le numéro 2 des télécommunications en Italie, juste derrière Telecom Italia. Le nouvel ensemble représente en effet une part de marché de 36 % dans l’accès à l’internet par la fibre et surtout 30,5 % du marché du mobile (dont 27,2 % issus de Vodafone), ce qui en fait le leader devant TIM, l’opérateur mobile de Telecom Italia.

Iliad aura été de nouveau déçu en Italie après l’échec de sa tentative de rapprochement avec Telecom Italia, qui venait se substituer au rapprochement avec Vodafone. Le projet, soutenu par le PDG de Telecom Italia, dépendait de l’accord préalable des actionnaires, dont celui de son principal actionnaire, le groupe Vivendi. Pour obtenir cet accord, Iliad misait sur le fonds britannique CVC, désireux de reprendre la part de Vivendi dans Telecom Italia. Mais, en février 2025, la poste italienne annonçait reprendre les 9,8 % de capital de Telecom Italia détenus par la Caisse des Dépôts italienne (CDP). Or, Poste Italiane a une activité d’opérateur mobile en Italie, son capital est contrôlé à 64 % par l’État italien et le rapprochement avec Telecom Italia est soutenu par la cheffe du gouvernement, Giorgia Meloni, qui y voit un moyen de « favoriser la consolidation du marché des télécommunications en Italie ». Autant dire que l’opération signifie que l’État italien s’opposera à toute prise de contrôle de Telecom Italia par un opérateur étranger. Vivendi en a donc tiré toutes les conséquences en cédant à Poste Italiana, le 28 mars 2025, 15 % de ses parts dans Telecom Italia, dont il ne conserve que 2,5 % du capital. Avec la part déjà rachetée à CDP, Poste Italiana devient le premier actionnaire de Telecom Italia qui est, en quelque sorte, nationalisé.

Si Iliad a échoué dans ses tentatives de rachat ou de fusion en Italie, le groupe français réussit, en revanche, sur d’autres marchés au point de s’imposer comme l’un des principaux opérateurs en Europe, avec une stratégie d’abord transfrontalière. Le 26 février 2024, Iliad a participé, avec NJJ Holding, la holding personnelle de Xavier Niel, le fondateur du groupe, au rachat de 19,8 % du capital de Tele2 pour 1,16 milliard d’euros. Tele2 est présent en Lituanie, en Lettonie et en Estonie, ainsi qu’en Suède, son marché principal. L’opérateur nordique compte en tout 8,3 millions d’abonnés. NJJ Holding est également au centre d’une opération complexe qui permet à Xavier Niel de prendre pied sur le marché ukrainien des télécommunications. Après s’être mis d’accord avec Turkcell pour qu’il lui vende l’opérateur mobile ukrainien Lifecell, et après avoir racheté Datagroup-Volia au fonds américain Horizon Capital en avril 2024, Daragroup-Volia s’est emparé de Lifecell en septembre 2024 pour faire émerger un nouvel opérateur intégré en Ukraine.

Datagroup-Volia est un spécialiste des réseaux fixes pour la communication et la télévision quand Lifecell dispose de 10 millions d’abonnés mobiles. Ensemble, Datagroup-Volia-Lifecell devront s’imposer face aux deux groupes leaders sur le marché, Kyivstar et Vodafone Ukraine. L’opération, qui représente 1,5 milliard d’euros et inclut, outre le rachat de Lifecell, un plan d’investissement pour la couverture du pays, a été rendue possible grâce à des prêts de l’IFC (Société financière internationale, dépendante de la Banque mondiale) et de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement). Tous ces investissements via Iliad et NJJ font de Xavier Niel l’un des plus grands acteurs des télécoms en Europe : Iliad est présent d’abord en France, en Italie et en Pologne, ses principaux marchés. Mais Xavier Niel, via NJJ, est présent également en Belgique, à Monaco, en Suisse, en Irlande, où il contrôle l’opérateur historique, désormais en Ukraine et dans les pays nordiques, l’investissement étant réalisé avec Iliad dans ce dernier cas.

Le groupe Iliad, qui a dépassé les 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, est peu endetté et fait partie des acteurs qui peuvent participer, en Europe, au mouvement de consolidation, que ce soit au Portugal où Altice pourrait se séparer de Meo, ou en France avec la cession éventuelle de SFR. Iliad a également des visées internationales puisque le groupe a déjà fait deux offres, à chaque fois refusées, pour le rachat de Millicom, un opérateur présent dans neuf pays sud-américains sous la marque Tigo et dans lequel il avait déjà investi en 2023 (Iliad détient 29 % du capital de Millicom).

Ces opérations menées par le groupe Iliad ne sauraient toutefois masquer la réalité européenne. La concentration n’est pas la règle mais l’exception. Le marché regroupe beaucoup d’opérateurs, avec peu de moyens, quand les ambitions sont grandes en termes de couverture des territoires en fibre et en 5G. Des évolutions de l’approche concurrentielle de la Commission européenne sont donc attendues par nombre d’opérateurs en Europe alors que les signaux se multiplient qui plaident pour une politique plus favorable aux opérateurs. En Allemagne, le choix a été fait de renouveler pour cinq ans les fréquences détenues par les opérateurs en échange d’engagements sur une meilleure couverture du territoire. Annoncée le 24 mars 2025, cette décision rompt avec la politique d’enchères onéreuses (en 2019, les précédentes enchères en Allemagne avaient rapporté 6,5 milliards d’euros) afin de favoriser les opérateurs pour qu’ils retrouvent les moyens d’investir dans les réseaux. Mais ce sont surtout les autorités britanniques qui, après le Brexit, viennent de rompre avec l’approche de l’Union européenne en autorisant le passage de quatre à trois opérateurs dans le pays.

Alors que la Commission européenne avait refusé le rapprochement entre Three et O2 en 2016, la Competition and Markets Authority (CMA) britannique a autorisé, dans un avis préliminaire rendu le 5 décembre 2024, la fusion de Three et Vodafone au Royaume Uni. En réalité, la CMA avait émis de très nombreuses réserves, craignant une augmentation du prix des forfaits au Royaume-Uni. Mais une promesse d’investissement de 11 milliards de livres dans la 5G a changé la donne, le Royaume-Uni devant rattraper son retard en termes de connectivité, dans la fibre comme sur les nouvelles normes mobiles. Contrôlé à 51 % par Vodafone et 49 % par CK Hutchinson, le nouvel ensemble devient le numéro 1 britannique avec presque 28 millions d’abonnés, devant EE (British Telecom) et Virgin-O2.

L’exemple britannique fera-t-il évoluer la position française et européenne où la perspective d’un passage de quatre à trois opérateurs est relancée ? Arrivé à maturité, le marché français n’offre que peu de perspectives aux quatre acteurs en place : Orange, Bouygues Telecom, Iliad et SFR. Les difficultés de ce dernier ont permis une évolution à la marge des parts de marché. Mais les occasions de grandir sont rares. Quand La Poste Mobile, le dernier grand opérateur mobile virtuel, a été mise en vente début 2024, Orange, Free et Bouygues Telecom se sont tous portés candidats au rachat. La Poste Mobile était, en effet, le quatrième opérateur français, avec 2,3 millions de clients (4 % du marché), et utilisait le réseau de SFR, qui en contrôlait 49 % du capital. Devant se désendetter, le groupe SFR a préféré céder sa participation, et c’est Bouygues Telecom qui l’a emporté pour 950 millions d’euros. L’opération a été autorisée par l’Autorité de la concurrence le 19 août 2024. La seule occasion nouvelle de grandir rapidement sur le marché (hors marché professionnel) sera donc désormais le passage de quatre à trois opérateurs. Or, le marché français a évolué, cette fois-ci du côté des détenteurs du capital, parce qu’Altice a dû trouver avec ses créanciers un accord sur le remboursement de sa dette.

Altice s’est construit en multipliant les rachats par endettement quand les taux d’intérêt étaient bas, ce qui l’a conduit, après 2022 et la forte hausse des taux, à se retrouver dans une situation difficile. Altice France, qui héberge SFR, avait ainsi 24 milliards d’euros de dette fin 2023. Elle s’était engagée à rembourser 1,6 milliard d’euros en 2025, 5,4 milliards en 2027 et 9 milliards en 2028, ce qui a conduit Patrick Drahi, le fondateur d’Altice, à chercher des solutions. Dès l’été 2023, la cession d’actifs non stratégiques est évoquée. Le 20 novembre 2023, Altice cédera ainsi 70 % du capital d’Ultra Edge, son activité de data centers en France, pour un peu plus de 500 millions d’euros. Mais ce sera la cession de RMC-BFM, effective le 2 juillet 2024 (voir La rem n°69-70, p.60), qui changera la donne.

En mars 2024, Altice avait évoqué lors d’une présentation de ses résultats trimestriels la possibilité de « transactions à prix réduits », c’est-à-dire l’abandon de créances de la part de ses prêteurs, faute de quoi le risque était de voir la société en défaut de paiement. Dans ce cas, le risque de perte pour les créanciers, quand la dette atteint 24 milliards d’euros, est beaucoup plus important que le renoncement à une part des intérêts. Avec la cession à 1,5 milliard d’euros de RMC-BFM, Altice s’est donné un argument solide dans la négociation : l’argent a été isolé dans ses comptes de sorte que ses créanciers ne pouvaient pas le récupérer sans accord préalable.

C’est finalement ce qu’a obtenu Patrick Drahi le 26 février 2025, quand un accord a été officialisé par Altice France : en échange d’un remboursement de 2 milliards d’euros et de la conversion d’une partie de la dette (6 milliards d’euros), les créanciers récupèrent 45 % du capital d’Altice, mais Patrick Drahi en reste l’actionnaire majoritaire et la dette passe à 15,5 milliards d’euros, soit quatre fois les profits de SFR avant impôt, ce qui est un multiple normal dans le secteur des télécoms. Au-delà du sauvetage réussi de SFR, l’arrivée de fonds au capital de SFR ouvre à terme des possibilités de consolidation, car ces fonds ont vocation à revendre leur participation : Bouygues Telecom, mais aussi Iliad, sont acheteurs potentiels si la position des autorités de la concurrence venait à évoluer.

Sources :

  • Balenieri Raphaël, « Patrick Drahi fait du désendettement sa «seule priorité» pour Altice », Les Échos, 9 août 2023.
  • Mediavilla Lucas, « Patrick Drahi s’attaque à sa montagne de dette avec la cession des data centers de SFR », Le Figaro, 22 novembre 2023.
  • Balenieri Raphaël, « La Poste prête à "sortir" de son opérateur télécoms La Poste Mobile », Les Échos, 17 janvier 2024.
  • Dèbes Florian, « Orange va pouvoir se marier à MasMovil en Espagne », Les Échos, 8 février 2024.
  • Mediavilla Lucas, « Fusion imminente entre Orange et MasMovil », Le Figaro, 2 février 2024.
  • Dèbes Florian, « Après l’accord européen, les plans d’Orange pour l’Espagne », Les Échos, 22 février 2024.
  • Schmitt Fabienne, « Bruxelles prête à favoriser les fusions transfrontalières dans les télécoms », Les Échos, 22 février 2024.
  • Balenieri Raphaël, « Bouygues mise 950 millions sur La Poste Mobile », Les Échos, 26 février 2024.
  • Mediavilla Lucas, « Télécoms : Niel poursuit sa razzia en Europe », Le Figaro, 27 février 2024.
  • Madeleine Nicolas, Drif Anne, « Xavier Niel investit dans l’opérateur Tele2 », Les Échos, 27 février 2024.
  • Segond Valerie, « Swisscom à la manœuvre sur le marché des télécoms en Italie », Le Figaro, 1er mars 2024.
  • Grandmontagne Yves, « Iliad a annoncé le rachat de Datagroup-Volia », dcmag.fr, 9 avril 2024.
  • Dèbes Florian, « Niel de nouveau éconduit par Millicom pour un rachat à 4,4 milliards en Amérique latine », Les Échos, 14 août 2024.
  • Huault Richard, « Xavier Niel fait le pari d’investir dans les télécoms en Ukraine », Les Échos, 10 octobre 2024.
  • Nodé-Langlois Fabrice, Mediavilla Lucas, « L’audacieux pari de Xavier Niel à 1,5 milliard d’euros dans les télécoms en Ukraine », Le Figaro, 11 octobre 2024.
  • Dèbes Florian, « Accord en vue pour la naissance d’un nouveau géant britannique des télécoms », Les Échos, 6 décembre 2024.
  • Mediavilla Lucas, « Vodafone-Three : la fusion qui secoue les télécoms britanniques », Le Figaro, 6 décembre 2024.
  • « Vodafone boucle la vente de sa filiale italienne à Swisscom », letemps.ch, 2 janvier 2025.
  • Dèbes Florian, « Télécoms : la petite musique de la consolidation démarre », Les Échos, 12 février 2025.
  • « Telecom Italia : Meloni utilise Poste Italiane pour garder le contrôle », Le Figaro, 17 février 2025.
  • « Telecom Italia : Giorgia Meloni se dresse sur la route de Xavier Niel », Les Échos, 17 février 2025.
  • Dèbes Florian, « SFR : Patrick Drahi proche d’un accord avec ses créanciers », Les Échos, 26 février 2025.
  • Dèbes Florian, « Dans les coulisses de l’accord sur la dette XXL d’Altice », Les Échos, 27 février 2025.
  • Mediavilla Lucas, « Où s’arrêtera l’odyssée d’Iliad (Free) et de Xavier Niel dans les télécoms », Le Figaro, 25 mars 2025.
  • Madelin Thibault, « En Allemagne, les licences des opérateurs renouvelées », Les Échos, 26 mars 2025.
  • « Vivendi solde son aventure italienne dans les télécoms », Le Figaro, 1er avril 2025.