The Economic Imperative of Investing in Public Interest Media

Les médias d’intérêt public, ces banques centrales de l’économie de l’information

Onze économistes, parmi lesquels deux lauréats du prix Nobel d’économie, le professeur Joseph E. Stiglitz et le professeur Daron Acemoğlu, appellent à agir, à l’ère de l’intelligence artificielle, pour protéger les médias d’intérêt public au nom du développement économique et du progrès humain. Dans un rapport intitulé « L’impératif économique d’investir dans les médias d’intérêt public », le Groupe de haut niveau sur la coopération numérique examine en détails les facteurs à l’origine de « la dégradation constante et existentielle des médias d’intérêt public ». Il propose un plan d’action concret, à l’adresse notamment des gouvernements du monde entier.

Pour ces économistes, « l’accès à des informations fiables est la ressource fondamentale qui alimente l’économie du XXIe siècle » et « les médias d’intérêt public jouent un rôle crucial en garantissant cette offre d’informations et en veillant à leur qualité. Ils sont en quelque sorte les banques centrales de l’économie de l’information, et inspirent la confiance nécessaire au bon fonctionnement du système ». L’écosystème de l’information est aujourd’hui menacé par une double défaillance, à la fois économique et politique, qui compromet sa viabilité et sa capacité à remplir sa mission fondamentale. Le modèle économique traditionnel des médias, fondé sur les revenus publicitaires, s’est complètement effondré parce que les plateformes numériques récupèrent l’information à leur avantage, sans pour autant supporter les mêmes coûts de production. Cette tension, mondiale, affecte directement les journalistes dont les effectifs fondent chaque année. La seconde défaillance, politique, prend la forme d’« attaques légalistes » devenues une tactique courante et prenant la forme de lois restrictives, de poursuites-bâillons pour diffamation et de censure pure et simple.

Selon le Groupe de haut niveau, « la Russie dépense en désinformation et en propagande des sommes représentant trois fois le montant total de l’aide étrangère accordée par les plus grandes démocraties mondiales pour soutenir les médias libres et indépendants ». Or, ces menaces ne créent pas un simple vide à remplir, mais constituent un terrain fertile pour « la désinformation et à des acteurs malveillants qui sèment le chaos économique et social en cherchant à ébranler la démocratie ».

Les auteurs, économistes et humanistes, procèdent à une « analyse coûts-bénéfices » de « la valeur stratégique des médias d’intérêt public », afin de montrer combien les médias d’intérêt général solides ne sont pas une source de dépenses mais « un investissement stratégique aux retombées considérables ». En révélant la corruption et en assurant la transparence des marchés, des médias libres et indépendants stimulent directement la croissance économique et permettent un retour sur investissement tangible pour la société et « un bien-être social ». Le journalisme d’investigation renforce la bonne gouvernance en obligeant les dirigeants à rendre des comptes, ce qui diminue la corruption et restaure la confiance des citoyens dans les institutions. En diffusant des informations pratiques et vitales, comme des techniques agricoles ou des conseils de santé publique, les médias d’intérêt public génèrent des gains de productivité concrets qui profitent à l’ensemble de l’économie et qui participent à la « création de valeur publique ». Les médias d’intérêt public protègent, en outre, l’économie des perturbations du marché et des décisions erronées causées par la propagation de fausses nouvelles et agissent comme un rempart contre la désinformation. Ils interviennent comme un contre-pouvoir indispensable en rendant publiques les pratiques anticoncurrentielles des géants de la technologie, contribuant ainsi à préserver l’équilibre et l’innovation dans l’économie numérique et
à « limiter les monopoles dans l’économie numérique ».

Enfin, les médias d’intérêt public réduisent « "l’impuissance acquise" dans lequel les citoyens renoncent à exiger des comptes aux gouvernements, permettant ainsi la prospérité incontestée d’acteurs politiques motivés par leur propre intérêt », afin de laisser place à un débat public plus sain et moins coûteux pour la collectivité. Face à ces bénéfices considérables, « l’inaction n’est plus une option », et il est nécessaire, selon les auteurs, d’instaurer un cadre d’intervention politique robuste pour préserver ce bien public essentiel. La déclaration du Panel de haut niveau sur les médias d’intérêt public propose deux actions prioritaires pour enrayer le déclin des médias d’intérêt public et assurer leur avenir. Investir dans un journalisme libre et indépendant en diversifiant et en augmentant les ressources consacrées à la production d’informations fiables, et modeler les écosystèmes de l’information dans l’intérêt public grâce à un recours effectif aux politiques industrielles et aux mesures de protection contre l’emprise sur les médias et les ingérences. Présentée en septembre 2025 aux dirigeants mondiaux réunis à New York dans le cadre de la semaine la plus formelle de l’Assemblée générale des Nations unies, la déclaration souligne l’urgence de reconnaître « la véritable valeur des médias d’intérêt public […] et que l’ensemble des politiques économiques dont disposent les gouvernements soit utilisé pour enrayer leur déclin ». Pour ces onze économistes de renommée mondiale, « il est temps d’agir ».

The Economic Imperative of Investing in Public Interest Media, Statement of the High-Level Panel on Public Interest Media, Forum on Information & Democracy, September 2025.