Vivendi se divise en quatre et prend acte de l’échec de sa stratégie de convergence
Largement approuvée par les actionnaires, la scission de Vivendi en quatre entités est effective depuis le 16 décembre 2024, dont trois entités recentrées sur un métier des médias : la distribution internationale de programmes audiovisuels ; l’édition et la distribution presse et livres ; la communication.
Annoncée le 13 décembre 2023 (voir La rem n°68, p.45), la scission de Vivendi a pour ambition de mettre fin à la décote de holding dont pâtit le groupe, estimée à entre 40 % et 45 %, alors qu’il a longtemps communiqué sur la possibilité de synergies entre ses filiales, donnant pour exemple le modèle « Paddington », une licence exploitée par Canal+, par Universal et dont la communication est gérée par Havas. En plus de prendre acte de la fin des stratégies de convergence entre les diverses activités contrôlées par Vivendi, l’annonce de cette scission est venue contredire également les intentions prêtées à l’actionnaire principal, la famille Bolloré, de faire émerger un géant mondial des médias. En effet, cette annonce suivait de peu la vente de Gala au Groupe Figaro, le 21 novembre 2023, dernière concession de Vivendi pour être autorisé à racheter Lagardère (voir La rem n°65-66, p.47), une opération qui faisait presque doubler le chiffre d’affaires du groupe en même temps qu’elle accélérait son internationalisation, Lagardère étant le troisième éditeur mondial. Le nouvel ensemble représentait ainsi potentiellement un chiffre d’affaires de 17 milliards d’euros, contre 9,6 milliards d’euros pour Vivendi en 2023, avant le rachat de Lagardère. Sans scission, Vivendi aurait rivalisé en chiffre d’affaires avec Bertelsmann, le plus grand groupe allemand de médias.
Sauf que, malgré ces opérations, la valeur en Bourse de Vivendi est insuffisante pour son actionnaire principal : fin octobre 2024, le groupe avait une capitalisation boursière de 10,6 milliards d’euros quand ses comptes valorisent l’ensemble de ses actifs dans les médias à hauteur de 16 milliards d’euros.
Après l’annonce du projet de scission en décembre 2023, les évènements se sont succédé sans heurts. Le 30 janvier 2024, le conseil de surveillance acceptait le principe d’une scission non plus en trois mais en quatre entités, ce nouveau périmètre étant celui qui s’imposera définitivement. Le 29 octobre 2024, un nouveau conseil de surveillance entérinait la répartition des actifs entre les quatre nouvelles sociétés, ainsi que les modalités de leur introduction en Bourse.
Le pôle constitué par le groupe Canal+ est préservé et coté à Londres pour faciliter son internationalisation, notamment dans la perspective de la prise de contrôle de MultiChoice (voir La rem n°69-70, p.69). Le nouvel ensemble inclut aussi DailyMotion, contrôlé à 100 %, les participations dans Viu et Viaplay, donc essentiellement les activités de distribution de programmes vidéo. La participation de Vivendi dans Banijay, acteur majeur dans la production, n’entre pas à l’intérieur du périmètre. L’enjeu pour Canal+ sera de se transformer en acteur mondial du streaming vidéo afin d’atténuer les risques liés à sa stratégie d’agrégation, pour l’instant gagnante, mais qui suppose de conserver des accords avec ses concurrents qu’il distribue et dans des conditions tarifaires acceptables. C’est ce risque que souligne la fin de l’accord de distribution de Disney+ en France depuis le 1er janvier 2025. En étant présent encore plus à l’international, Canal+ aura naturellement une marge plus importante de négociation.
Havas, qui avait été retiré de la Bourse pour intégrer Vivendi en 2017, sera coté à Amsterdam, là où Vivendi a déjà introduit en Bourse Universal Music Group en 2021 (voir La rem n°57-58, p.43). La Bourse d’Amsterdam a l’avantage de sécuriser le contrôle de la famille Bolloré sur la sixième agence de communication mondiale, car elle donne des droits de vote doubles après deux ans au capital, et des droits de vote quadruples après quatre ans. Une fondation de droit néerlandais est également créée, qui donne un droit de veto sur un possible rachat. Alors que le marché de la communication entame une phase de concentration et se reconfigure pour s’adapter aux nouveaux enjeux du numérique et de l’IA (voir infra), Havas reste potentiellement opéable, mais avec l’accord préalable de la famille Bolloré, et le groupe pourra procéder à des rachats d’entreprises par échange d’actions, ce qui lui donne une plus grande marge de manœuvre si, d’aventure, il souhaite participer à la consolidation du marché. Cette perspective est crédible car Havas est délesté de toute dette pour son introduction en Bourse, ce qui lui donne les moyens de lever facilement des fonds.
C’est au niveau de la holding Vivendi que le périmètre évolue par rapport à la première annonce de décembre 2023. Alors que Vivendi devait, à l’origine, intégrer les participations du groupe dans Telecom Italia, Banijay, Media for Europe, mais aussi dans des entités contrôlées à 100 % comme Gameloft et Prisma Media, ainsi que les 66,5 % du groupe Lagardère, la nouvelle holding Vivendi SE perd Prisma Media et Lagardère, finalement réunis dans une holding distincte. Il fallait, en effet, créer une nouvelle holding pour les accueillir, car Prisma ne pouvait pas racheter Lagardère pour créer une société unique par fusion. Lagardère disposant d’actionnaires minoritaires, un rachat de Prisma aurait été trop difficile à réaliser. L’ex-Vivendi se transforme donc en quatre sociétés cotées : la holding Vivendi SE, qui regroupe des participations minoritaires et des actifs à développer,
à l’instar de Gameloft, avant d’envisager de leur donner leur indépendance ; Canal+ ; Havas ; enfin la holding Louis Hachette Group qui fédère les participations dans Lagardère, dont Europe 1, et le contrôle à 100 % de Prisma Media. Vivendi SE comme Louis Hachette Group restent cotés à Paris. La dette de l’ex-Vivendi est essentiellement portée par la holding Vivendi SE, le groupe Canal+ dans son nouveau périmètre héritant toutefois d’une dette de 400 millions d’euros, dont 250 millions d’euros liés au rachat de MultiChoice. Au lendemain de la scission, le groupe Bolloré récupérera 31,5 % du capital de Canal+ de Havas et de Louis Hachette Group, ainsi que 29,9 % de Vivendi SE (sous le seuil obligatoire des OPA, Vivendi SE étant cotée sur le marché réglementé d’Euronext Paris).
Le 9 décembre 2024, les actionnaires de Vivendi, réunis en assemblée générale, ont voté à plus de 97 % en faveur de la scission de Canal+, de Havas et de Louis Hachette Group, autorisant ainsi une entrée en Bourse des trois nouvelles entités. L’enjeu, désormais, est que les sociétés introduites en Bourse finissent par être valorisées au moins autant, si ce n’est plus, que la valorisation qui était la leur dans les calculs de Vivendi avant la scission, soit 6,8 milliards d’euros pour Canal+, 3,4 milliards d’euros pour Havas et 2,1 milliards d’euros pour Louis Hachette Group.
Une semaine plus tard, le 16 décembre 2024, les trois nouvelles sociétés entraient en Bourse, et Vivendi SE testait son nouveau périmètre. À Londres, l’action du groupe Canal+ a perdu 22 % le premier jour de sa cotation (à 2,7 milliards d’euros), mais la Bourse jugera à long terme et Canal+ reste l’actif le plus puissant de l’ancien Vivendi. Havas a gagné 11,17 % à l’ouverture de sa cotation à Amsterdam (1,8 milliard d’euros), sans atteindre la valorisation qui était celle de l’agence de communication dans les comptes de l’ex-Vivendi. En France, c’est à une envolée des cours que l’on a assisté avec + 27 % pour l’action Louis Hachette Group sur Euronext Growth (1,4 milliard d’euros), mais une fois encore avec une valorisation en retrait par rapport aux comptes de Vivendi, et + 42 % pour Vivendi SE sur Euronext Paris (2,7 milliards d’euros). Reste que la performance de Vivendi SE, seule vraie holding parmi les quatre nouvelles sociétés, atteste de perspectives plus crédibles pour chacune des entités prises séparément, le groupe ayant ce jour-là définitivement abandonné sa stratégie plurimédia pour adopter des stratégies centrées sur un cœur de métier, qu’il s’agit de développer et d’internationaliser. C’est en l’occurrence l’ambition de Prisma Media qui compte s’étendre hors de France quand Hachette poursuit son renforcement outre-Atlantique où le groupe est numéro 4 derrière Penguin Random House, Simon & Schuster et HarperCollins. Le 21 novembre 2024, Hachette a ainsi racheté l’éditeur Sterling Publishing à Barnes & Noble, simultanément au lancement de deux maisons d’édition à la ligne éditoriale conservatrice, afin notamment de profiter de l’intérêt suscité par le retour au pouvoir de Donald Trump.
Sources :
- Loignon Stéphane, Richaud Nicolas, « Vivendi envisage finalement une scission en quatre entités », Les Échos, 1er février 2024.
- Cohen Claudia, « Comment Vincent Bolloré réorganise son empire sans lâcher une once de son pouvoir », Le Figaro, 30 octobre 2024.
- Richaud Nicolas, Loignon Stéphane, « Dernière ligne droite pour le big bang de Vivendi », Les Échos, 30 octobre 2024.
- Richaud Nicolas, « Hachette accroît son empreinte aux États-Unis », Les Échos, 22 novembre 2024.
- Sallé Caroline, Ruhlmann Amélie, « La scission du groupe Vivendi approuvée à une large majorité », Le Figaro, 10 décembre 2024.
- Gueugneau Romain, « Après la scission du groupe, la nouvelle vie de Vivendi », Les Échos, 16 décembre 2024.
- Sallé Caroline, Ruhlmann Amélie, Vergara Ingrid, Woitier Chloé, « Les sociétés de l’empire Vivendi prennent leur envol en Bourse », Le Figaro, 16 décembre 2024.
- Ruhlmann Amélie, « Première journée en Bourse contrastée pour les entités issues de Vivendi », Le Figaro, 17 décembre 2024.
- Richaud Nicolas, « Premier jour en Bourse compliqué pour Canal+ », Les Échos, 17 décembre 2024.